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Vautour de Lac-Mégantic : le Barreau a ignoré les signaux d’alarme

EXCLUSIF - Le Barreau du Québec était informé depuis 2014 que des avocats avaient eu recours à des méthodes de sollicitation « dérangeantes », dès les premiers jours suivant la tragédie de Lac-Mégantic. En dépit de ces signaux d'alarme, il n'est pas intervenu.

Un texte de Sylvie Fournier d’Enquête

Dans une lettre transmise au Barreau, un témoin des événements rapporte que des résidents « en pleurs » et « ne sachant plus quoi faire » se sentaient victimes de « harcèlement ». Des avocats visaient spécifiquement les familles endeuillées, à qui on promettait des millions si elles acceptaient d’engager des poursuites aux États-Unis, avertit la lettre obtenue par Radio-Canada.

Le Barreau, dont la mission première est la surveillance de l’exercice de la profession, reconnaît aujourd’hui ne pas avoir perçu le danger qui guettait les victimes au moment du drame.

« Personne, que ce soit la mairesse, que ce soit certains citoyens sinistrés ou endeuillés... On n’a pas eu de téléphone, pas eu de drapeau rouge des gens en disant : “on aurait besoin de vous” », explique l’ex-bâtonnière, Claudia Prémont.

Le Barreau n’a cependant pas été en mesure d’expliquer pourquoi les informations qui lui ont été transmises en 2014 n’ont pas eu de suite.

Un reportage d’Enquête a révélé, depuis, qu’une firme douteuse d’avocats du Texas aurait empoché de 10 à 15 millions de dollars d’honoraires, sans avoir accompli de travail juridique, dans la foulée du tragique accident ferroviaire qui a fait 47 morts et détruit le centre-ville de Lac-Mégantic, en Estrie.

L’homme derrière cette firme, Willie Garcia, a la réputation d’être l’un des plus grands « chasseurs d’ambulance » des États-Unis, une personne qui court les catastrophes afin de rechercher des victimes.

Alors que les familles endeuillées étaient encore sous le choc, Garcia, qui n’est pas avocat, a personnellement incité des victimes à entreprendre des poursuites devant les tribunaux américains. Il a ensuite fourni ces cas à des cabinets d’avocats en échange d’une part des honoraires.

Garcia pourrait encore empocher

Même démasqué, le chasseur d’ambulance de Lac-Mégantic peut continuer de sévir en toute impunité.

Une dernière tranche de 20 millions de dollars sera versée aux victimes cet automne, dont environ 5 millions iront aux endeuillés. Richter, la firme comptable qui contrôle le fonds d’indemnisation des victimes, n’a pas le pouvoir d’empêcher le cabinet associé à Willie Garcia d’obtenir sa part des honoraires.

« Même si ça nous tracasse, on n’est pas impliqués », explique Gilles Robillard, un des conseillers qui a piloté le dossier chez Richter. « Ce sont des ententes qui ont été prises entre les familles de Lac-Mégantic et les avocats américains. »

Seules ces familles pourraient entreprendre des démarches devant les tribunaux pour tenter de modifier ou de faire invalider la convention d’honoraires.

Hans Mercier savait-il?

L’avocat québécois qui a agi à titre de conseiller auprès de ces cabinets américains, Hans Mercier, admet avoir encouragé les familles des victimes à retenir leurs services. Il estime que leur travail a aidé les victimes à obtenir justice et contribué à l’obtention de compensations « historiques ».

Il a nié vigoureusement être au courant du passé de chasseur d’ambulance de Willie Garcia, lors d’une entrevue accordée à Enquête il y a quelques mois.

Toutefois, des victimes affirment que, depuis, l’avocat beauceron aurait admis qu’il connaissait le rôle joué par Willie Garcia. Des allégations auxquelles il n’a pas voulu répondre.

Enquête du Barreau en cours?

Les révélations d’Enquête ont fait vivement réagir la ministre québécoise de la Justice, Stéphanie Vallée. Dans une lettre adressée à la bâtonnière, elle qualifie les faits rapportés de « fort préoccupants ».

« Je suis convaincue que le Barreau du Québec est déjà à pied d’oeuvre pour étudier cette situation en vertu de ses pouvoirs généraux de surveillance et de protection du public », écrit la ministre Vallée, qui demande à être informée des développements.

Peu après, le Barreau s’est empressé d’organiser une rencontre pour informer les familles concernées des recours à leur disposition.

L’ex-bâtonnière, Me Claudia Prémont, déplore toutefois que personne n’ait porté plainte. « Malheureusement, on ne peut pas prendre sur nous de faire ça à la place du citoyen. »

Plusieurs proches des victimes ont confié à Enquête ne pas oser entreprendre de démarches, de crainte d’être jugés. « On se doutait bien que quelqu’un profitait de nous, raconte l’une d’elles. Mais on s’est tellement fait dire qu’on était chanceux d’avoir obtenu de l’argent qu’on n’ose pas protester. »

Un membre d’une autre famille raconte que ses enfants se sont fait harceler dans la cour d’école pour les mêmes raisons. « C’est terminé, on n’en parle plus, [on] tourne la page sur quelque chose de lourd », dit-il pour justifier sa décision de ne pas porter plainte.

La Direction de la santé publique rapporte un taux de détresse psychologique encore très élevé chez les endeuillés.

Il est impossible de savoir si le syndic du Barreau a déclenché une enquête de son propre chef, comme la loi lui en donne le pouvoir, pour s’assurer qu’aucun de ses membres n’ait commis d’accroc aux normes déontologiques.

Le Barreau reste aussi discret sur d’éventuelles démarches judiciaires qu’il pourrait entreprendre contre Willie Garcia, advenant qu’il ait posé des gestes réservés à la profession.

Avec la collaboration de Gil Shochat

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