Se déclarer ville refuge, c'est une chose. Le devenir véritablement, c'en est un autre. Toronto l'a appris à ses dépens. Cinq ans après avoir promis de protéger ses 200 000 sans-papiers, la Ville Reine peine encore à passer de la parole aux actes.

Un texte de Christian Noël

« Besoin d’aide à l’emploi ou au logement? D’un centre de garde pour vos enfants? Les employés municipaux vont vous aider, sans vous questionner sur votre statut d’immigration. » C’est la promesse que Toronto fait à ses 200 000 sans-papiers. Mais dans les faits, la discrétion promise n’est pas toujours au rendez-vous.

« Quand j’ai perdu mon emploi et mon appartement, il y a quatre ans, j’avais besoin d’un lit dans un refuge temporaire. Partout où j’allais, on me demandait mon statut d’immigrante », confie Bongi.

Arrivée de Namibie, sa demande de réfugiée rejetée, la femme de 40 ans a entamé un nouveau processus d’immigration. Mais pour le moment, son statut est irrégulier.

« Des employés de la Ville me menaçaient d’appeler les agents d’immigration et de me faire expulser », raconte Bongi, même si les services de refuge doivent être protégés par Toronto ville refuge, une déclaration adoptée en 2012.

Manque de communication

« Au début, l’initiative était célébrée dans la communauté », se souvient Philip Ackerman, travailleur social au centre d’aide aux réfugiés de Toronto.

« L’objectif, dit-il, c’était de réduire la peur et la paranoïa chez une tranche de la population vulnérable, qui a besoin de services municipaux, mais qui craint à tout moment que quelqu’un les dénonce aux agents d’immigration. »

Mais la Ville n’est jamais vraiment passée à la phase active, déplore Philip Ackerman.

Il y a encore beaucoup d’obstacles, notamment par manque de communication. Les employés de première ligne n’ont jamais reçu les directives nécessaires.

Philip Ackerman, travailleur social

La directrice du programme Accès Toronto indique que depuis l’automne dernier, tous les services touchés par la déclaration de ville refuge ont reçu des visites individuelles de sensibilisation.

Manque de fonds

« Le principal problème, c’est le manque de budget », affirme Idil Atak.

Cette professeure de criminologie à l’Université Ryerson vient de terminer une étude sur le programme de ville refuge de Toronto. Constat : la majorité des employés sondés (58 %) n’était pas au courant du programme ou de leurs obligations.

« Il y a un grand manque de formation pour les 60 000 fonctionnaires municipaux touchés, constate Idil Atak, sans compter les employés temporaires, comme les étudiants l’été. »

Offrir des services de base aux sans-papiers, même s’ils sont au Canada illégalement, a des effets bénéfiques, selon la chercheure.

Les grandes villes cosmopolites, comme Toronto, Vancouver ou Montréal, ont de plus en plus de gens qui sont sans statut, mais qui contribuent à l’économie et à la communauté. S’ils sont marginalisés, c’est toute la société qui en souffre.

Idil Atak, professeure de criminologie à l’Université Ryerson

Les forces de l’ordre

Quand Bongi louait un appartement dans le sous-sol d’une maison, elle a entendu le propriétaire tomber au rez-de-chaussée. Il était ivre et s’était cogné durement la tête sur le plancher.

« J’ai appelé les services d’urgence, raconte-t-elle, mais quand les policiers sont arrivés, ils ont commencé à me questionner, à me demander mon statut d’immigration. Mon cœur s’est serré ; j’ai eu des frissons de peur. »

Finalement, le collègue du policier lui a dit de la laisser tranquille.

J’ai fait une bonne action en aidant quelqu’un, mais j’ai failli me faire expulser! Je me suis juré que c’était la dernière fois que j’appelais les autorités.

Bongi, réfugiée originaire de Namibie

Selon des données obtenues auprès de l’Agence canadienne des services frontaliers (ACSF), le service de police de Toronto est celui qui contacte le plus fréquemment les agents d’immigration (voir graphique ci-haut). Il faut dire que Toronto est aussi la ville qui comprend la plus grande concentration d’immigrants au pays.

Selon le groupe de défense des immigrants No One Is Illegal, 83 % des appels faits par les policiers torontois avaient pour objectif de vérifier le statut d’immigration d’une personne, malgré l’existence d’une directive du chef de police qui leur demande d’éviter ce genre d’appels, à moins qu’un acte criminel ait été commis.

Des leçons pour Montréal

Les ratés de Toronto devraient servir d’exemples pour la Ville de Montréal, croit le travailleur social Philip Ackerman. « Il n’y a rien de gratuit! Le maire Coderre a fait un pas dans la direction, mais il faudra passer de la parole aux actes », observe-t-il.

« Il faut que Montréal se donne les moyens de mettre en œuvre cette politique-là, sinon elle deviendra une coquille vide, ajoute la chercheure Idil Atak. Il faut financer adéquatement le programme, sensibiliser le public et, surtout, bien former les fonctionnaires municipaux. »

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