En juillet dernier, la nouvelle fait le tour du monde : un vaccin canadien se révèle efficace contre le virus Ebola. Mais l'épidémie est déjà presque terminée et a déjà fait des milliers de victimes en Afrique de l'Ouest. Pourtant, ce vaccin avait été découvert il y a dix ans. Le parcours du vaccin VSV-Ebov démontre que lorsqu'il n'y a pas de profits à faire, des traitements prometteurs peinent à arriver sur le marché.

Un texte de Chantal Lavigne de l'émission Enquête

Le virus Ebola a été découvert en 1976, mais la recherche de médicaments et de vaccins contre la maladie ne commence vraiment qu'après les attentats du 11 septembre 2001, lorsque la crainte du bioterrorisme s'empare des gouvernements occidentaux. La Défense canadienne verse 7 millions de dollars au fil des ans pour la recherche autour du virus Ebola.

En 2005, les chercheurs du Laboratoire national de microbiologie du Canada annoncent avec fierté qu'un vaccin contre Ebola est efficace dans des essais sur des primates.

Mais pour la suite des choses, les tests sur les humains et la commercialisation du vaccin, il faut trouver une entreprise privée. « La fonction primaire d'une agence gouvernementale n'est pas de mettre en marché des produits », explique le Dr Pascal Michel, porte-parole de l'Agence de la santé publique du Canada, dont relève le laboratoire.

Une industrie pharmaceutique peu intéressée

Il faudra cinq ans pour trouver un partenaire commercial. Il s'agit d'une petite compagnie de biotechnologie basée en Iowa, NewLink Genetics. L'entreprise a entendu parler du vaccin par un ancien chercheur du laboratoire de Winnipeg, Ramon Flick, qu'elle vient d'embaucher. En 2010, sa filiale BioProtection Systems verse 205 000 $ au Canada pour la licence de son vaccin.

Au sommet de l'épidémie, elle empochera 50 millions de dollars dans le cadre d'un accord avec le géant pharmaceutique Merck.

Le contrat signé entre le Canada et NewLink stipule que la compagnie doit déployer « des efforts commercialement raisonnables » pour faire avancer le vaccin.

Quel était le plan d'affaires, quel suivi a été fait auprès de la compagnie? Toutes nos demandes d'accès à l'information auprès de l'agence sont demeurées sans réponse.

Selon Ramon Flick, qui a été chef des vaccins de Biodéfense chez NewLink jusqu'en 2013, « avant l'épidémie, le vaccin était plutôt en veilleuse, en raison de son faible potentiel de profits ».

Biren Amin, analyste pour la firme d'investissement Jefferies à New York, confirme que le vaccin contre Ebola n'était pas la priorité de la compagnie, spécialisée dans les traitements contre le cancer.

Dans un courriel, NewLink Genetics affirme avoir fait un travail considérable sur le vaccin en collaboration avec l'Agence de la santé publique du Canada. Elle ajoute qu'elle avait amorcé des démarches auprès du gouvernement américain, et qu'elle était « presque prête » à faire des essais cliniques lorsque l'épidémie est survenue.

Mais selon l'ex-employé Ramon Flick, la compagnie peinait à obtenir des subventions du gouvernement américain.

Chose certaine, il ne semblait pas y avoir de sentiment d'urgence. Lorsque l'épidémie éclate, aucun essai sur les humains n'avait été réalisé. De précieux mois sont perdus.

La vallée de la mort pharmaceutique

Sans l'épidémie, le vaccin se serait-il rendu sur le marché? Le Dr Ahmed Mahmoud, qui a dirigé l'unité des vaccins chez Merck de 1998 à 2006, en doute. Selon lui, seules quelques grandes pharmaceutiques ont la capacité de développer un vaccin, un parcours qui coûte jusqu'à 1 milliard de dollars. Mais il le dit franchement, un vaccin contre Ebola n'est pas assez rentable. Le marché pour ce produit ne permettait pas de couvrir les dépenses.

Le cas du vaccin canadien est loin d'être un cas unique. Le SRAS, MERS, les fièvres Marburg et Lhassa, le chikungunya, le virus du Nil : ce sont toutes des maladies pour lesquelles il existe des traitements prometteurs, mais pas assez lucratifs. Des médicaments qui languissent dans ce qu'on appelle la vallée de la mort pharmaceutique, cette étape coûteuse entre la découverte et la commercialisation.

Course contre la montre

Au moment où l'épidémie d'Ebola survient, aucun des traitements et vaccins identifiés par l'Organisation mondiale de la santé n'a dépassé le stade des tests sur les animaux. En septembre 2014, la communauté internationale se mobilise pour accélérer les essais cliniques et tenter de freiner l'épidémie.

Mais la plupart des essais cliniques n'ont démarré qu'en 2015, alors que l'épidémie commençait à décliner. Les résultats sont peu concluants pour plusieurs traitements.

Le vaccin canadien VSV-Ebov est le seul dont on a pu prouver l'efficacité, selon des résultats provisoires.

Pour Joanne Liu, la présidente internationale de Médecins sans frontières (MSF), c'est un succès doux-amer. « Si on avait fait notre boulot en amont, on aurait peut-être prévenu des milliers de décès », dit-elle.

La dernière épidémie d'Ebola a fait plus de 11 000 victimes, dont quelque 500 dans le personnel soignant.

Vous ne voyez pas la vidéo avec Joanne Liu? Cliquez ici.

Besoin d'un fonds mondial pour la recherche?

L'épidémie d'Ebola a été un électrochoc. L'un des constats : on ne peut plus continuer à se fier au marché pharmaceutique pour développer des médicaments qui ne sont pas rentables. C'est la responsabilité de la santé publique.

Plusieurs experts suggèrent de créer un fonds international de recherche et développement. Il permettrait de financer les premières phases des essais cliniques de traitements ou de vaccins, de façon à ce qu'on puisse les déployer rapidement sur le terrain en cas de crise.

L'électrochoc aura-t-il été suffisant pour que la communauté internationale passe à l'action?

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