Nous avons eu accès à une école juive illégale d'Outremont, l'Académie Beth Esther. Cette école pour filles, qui existe depuis une soixantaine d'années, tente de sortir de la clandestinité. Visite des lieux.

Un texte de Jean-Philippe Robillard

De l'extérieur, impossible de savoir qu'il s'agit d'une école. L'édifice en briques brunes fait davantage penser à une manufacture ou à un entrepôt qu'à un lieu d'enseignement. Pourtant, à l'intérieur, s'entassent 300 filles, élèves du primaire et du secondaire.

Ce qui nous frappe, quand on rentre à l'Académie Beth Esther, c'est le nombre d'escaliers et de couloirs qu'on doit emprunter pour accéder aux classes. L'immeuble est vieux et l'école est un véritable labyrinthe qui témoigne des travaux qui ont été effectués au fil des ans pour permettre d'accueillir les jeunes filles de la communauté.

Les élèves commencent l'école à 8 h 30. En matinée, elles ont des cours de religion, et à partir de 13 h, elles suivent les cours obligatoires du ministère québécois de l'Éducation. Selon la direction de l'école, les jeunes filles ont notamment des cours d'anglais, de français, de mathématique et de sciences.

« Nos portes sont toujours ouvertes aux inspecteurs du gouvernement », affirme Joan Bluestein, directrice de l'Académie Beth Esther.

Un personnel mal qualifié

Dans le dernier rapport de la commission consultative de l'enseignement privé, on note cependant des lacunes importantes, notamment dans la compétence du personnel de direction et des enseignants.

Dans la classe de cinquième secondaire que nous avons visitée, l'enseignante, Viviane Grunberger, qui a étudié trois ans dans un collège en Angleterre, ne s'en cache pas. Elle n'a pas de formation reconnue au Québec. « C'est difficile à changer en une qualification québécoise. Tous les profs ici sont assez éduqués pour être profs », estime-t-elle.

Pourtant, selon la commission consultative de l'enseignement privé, seulement 2 des 24 professeurs de l'école ont la qualification légale pour enseigner au Québec, et seulement 1 des 5 membres de la direction possède une formation adéquate dans le domaine de la pédagogie.

La directrice, Joan Bluestein, soutient qu'elle a de la difficulté à recruter du personnel.

Les jeunes filles qui fréquentent l'Académie Best Esther vont pour la plupart occuper un emploi dans leur communauté quand elles auront terminé leurs études. Mais aucune d'entre elles n'aura de diplôme reconnu. Et rares sont celles qui vont se diriger vers des études supérieures.

Une école illégale, mais tolérée

Cette école existe depuis 1956, mais ce n'est qu'en 2003 que les autorités ont découvert son existence. De 2007 à 2012, l'école a même pu fonctionner légalement, car le ministère de l'Éducation lui avait octroyé un permis. « Quand nous avions notre permis, nous avions des filles avec des diplômes. Sans permis, c'est impossible », observe Joan Bluestein.

Depuis 2012, l'école est illégale, car elle n'arrive plus à répondre aux exigences du ministère. Elle ne reçoit aucune subvention. La Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) s'est même déjà rendue sur place sans que les signalements se soient avérés. Mais le gouvernement du Québec continue de tolérer son existence et l'enseignement qu'on y fait. « Les inspecteurs nous visitent de temps en temps. Ils observent les classes. Ils voient le travail des enfants », explique Joan Bluestein.

Sortir de l'illégalité

Dès septembre, les choses vont changer à l'Académie Beth Esther. Les parents veulent scolariser eux-mêmes les jeunes filles à la maison, en respectant le programme pédagogique.

Un parent, Abraham Ekstein, explique que les membres de sa communauté veulent désormais respecter la Loi sur l'instruction publique. « Nous voulons être légaux, nous voulons être dans la loi. Nous n'avons pas d'autre choix. C'est la seule option que nous avons, la scolarisation à la maison. »

Pour les membres de la communauté Satmar, ce n'est pas une nouveauté. Depuis l'automne dernier, les garçons de l'Académie Yeshiva Toras Moshe, l'autre école religieuse de la communauté, sont déjà scolarisés à la maison par leurs parents. En vertu d'une entente signée avec Québec, les parents sont appuyés par un centre de soutien scolaire. La commission scolaire supervise l'apprentissage des élèves et leur fait passer des examens en fin d'année.

C'est ce modèle que les Satmar veulent maintenant implanter pour que les filles aient enfin accès à des diplômes, selon Abraham Ekstein.

À la commission scolaire, la présidente, Angela Mancini, croit que les parents de la communauté juive orthodoxe peuvent relever ce défi, malgré ce qu'en pensent certains. « Il y en a beaucoup qui sont très éduqués et qui sont capables d'assurer l'éducation de leurs jeunes. Les résultats qu'on voit maintenant avec les garçons nous le démontrent. »

Mme Mancini admet cependant que le défi est de taille pour sa commission scolaire et que le gouvernement du Québec va devoir délier les cordons de la bourse.

Un exemple à suivre?

Le cas de l'Académie Beth Esther n'est pas unique. Il y a d'autres écoles juives illégales dans la grande région de Montréal. Mais les choses pourraient changer, selon Abraham Ekstein. « Je peux vous dire qu'il y a d'autres communautés qui nous regardent et qui veulent savoir comment se déroule tout ça. Je suis sûr qu'éventuellement toutes les écoles illégales vont finir avec ce framework. »

Au bureau du ministre québécois de l'Éducation, Sébastien Proulx, on n'a pas voulu commenter. Un comité interministériel se penche sur ce dossier. Le problème des écoles juives n'est pas nouveau, et plusieurs ministres de l'Éducation ont promis de le régler... sans succès.

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