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Wikipédia et les bibliothèques, main dans la main

Depuis maintenant trois ans, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) collabore étroitement avec Wikipédia, l'un des sites web les plus fréquentés du monde, pour faire mieux rayonner la culture d'ici. Ce mariage a retenu l'attention lors de la conférence internationale Wikimania, qui se tient à Montréal jusqu'à dimanche.

Un texte de François Messier

Frédéric Giuliano, archiviste-coordonnateur à la BAnQ, n’en revient toujours pas de l’impact de ce partenariat, scellé à l’été 2014. La société d’État cherchait alors à diffuser plus largement ses archives, composées de millions de documents, pour qu’elles soient utilisées par un plus grand nombre de personnes.

Avec l’appui de Wikimédia Canada, filiale canadienne de la fondation Wikimedia qui chapeaute tous les projets de l'univers wiki, un premier projet a vu le jour. Il s’agissait de numériser les 1700 photographies conservées dans le fonds Conrad Poirier. Ce photojournaliste est connu pour ses images de la vie populaire de Montréal dans les années 30 et 40.

« On a eu des résultats fantastiques! En trois ans, les pages contenant ces 1700 photos ont été vues 100 millions de fois, dans 130 langues différentes! C’est un rayonnement international sans précédent. Alors, ça nous a incités à continuer dans ce sens », explique M. Giuliano, qui relatera cette expérience, et d’autres, dimanche, dans le cadre de Wikimania.

Forte de ce premier succès, BAnQ a entrepris d’organiser des événements « Mardi, c’est wiki », où des bibliothécaires et des archivistes aident les citoyens intéressés à enrichir les plateformes de l’univers wiki avec les ressources de l’institution. Plusieurs documents historiques ont ainsi été versés dans la bibliothèque virtuelle Wikisources.

« C’est formidable. Ça permet de rendre accessible des documents qu’on ne pourrait peut-être pas offrir autrement. Et on a une quantité incroyable de documents », commente la directrice générale de la Bibliothèque nationale à BAnQ, Maureen Clapperton, qui a prononcé l’un des discours d’ouverture à Wikimania.

Les archives de nations autochtones rendues accessibles

Dans le cadre de Wikimania, des participants ont d’ailleurs été invités à frapper un grand coup en numérisant des centaines de documents d’archives concernant les nations crie, atikamekw, innue et algonquienne, dont des négatifs en voie de dégradation, provenant de divers fonds d’archives gérés par la BAnQ. « Ça a dépassé nos espérances en termes de fréquentation, a commenté M. Giuliano. On attendait de 20 à 40 personnes; on en a eu 120! »

« Les gens étaient enchantés de l’implication, de l’ouverture de BAnQ dans les projets de Wikimédia. C’est vraiment ça qui les a frappés, et ce pour quoi ils ont été excessivement reconnaissants », assure-t-il.

« Nous, on veut continuer à aller de l’avant avec cette accessibilité directe du citoyen, que le citoyen prenne une plus grande part dans la conversation, la diffusion du patrimoine, indique Frédéric Giuliano. Et, sans l'aide de Wikipédia, on n'en ferait pas autant. »

« La population n’est pas sans savoir qu’il y a eu des coupures importantes au niveau de la BAnQ », commente Benoît Rochon, cofondateur et président de Wikimédia Canada. « Donc, la mobilisation devient importante ici pour compléter la main-d’œuvre, pour pouvoir numériser des fonds d’archives qui normalement auraient été placés dans une file d’attente. »

M. Giuliano ne s'en cache pas : il rêve qu'au fil du temps, l'ensemble des documents du domaine public se retrouvent dans l'une ou l'autre des plateformes de Wikipédia. Il évoque notamment l'ensemble des archives de la Nouvelle-France et d'autres datant de la fin du XVIIIe ou du début du XIXe siècle.

« La majorité de ces archives sont manuscrites, en lettres cursives, des fois en vieux français. Si ces archives-là ne sont pas numérisées, et éventuellement retranscrites, ce que permet Wikipédia via Wikisource, ce sera une partie de notre histoire qui sera de plus en plus difficile d’accès », indique-t-il.

Selon lui, environ 10 % des archives conservées par BAnQ sont actuellement disponibles en ligne.

Les bibliothèques de Montréal aussi dans le coup

Ce discours tranche avec celui qui se tenait dans la foulée de la mise en ligne de Wikipédia, en 2001, a rappelé vendredi matin Ivan Filion, directeur des Bibliothèques de Montréal, lors de la toute première session de l’histoire de Wikimania à se dérouler dans la langue de Molière.

Entre les bibliothèques publiques et l’encyclopédie collective, « ce ne fut pas le coup de foudre dès le départ! », a-t-il souligné, en rappelant les questions qui fusaient à l’époque sur la fiabilité et la qualité des informations diffusées par cette encyclopédie en ligne, alimentée bénévolement par tout un chacun.

« Ça bouleversait les habitudes, le rôle de la bibliothèque et des bibliothécaires », observe M. Fillion.

À l’instar de BAnQ, les bibliothèques publiques de Montréal sont elles aussi montées dans le train. Depuis le début de 2016, le réseau a organisé, avec un groupe de passionnés regroupés sous le nom de Café des savoirs libres, une vingtaine d’ateliers dans l’une ou l’autre des 45 institutions du réseau.

Deux membres de ce collectif, Marie D. Martel et François Charbonnier, sont d’ailleurs venus expliquer aux participants de Wikimania comment les bibliothèques sont des partenaires idéaux pour créer des communautés numériques locales qui enrichiront les projets de l’univers Wikipédia.

Le printemps dernier, le Café des savoirs libres a par exemple organisé un atelier consacré aux femmes ayant vécu sur le Plateau Mont-Royal à la bibliothèque du quartier. Des pages Wikipédia sur ces femmes ont été créées ou bonifiées.

M. Fillion est d’ailleurs venu présenter aux participants une liste de « 10 bonnes raisons pour lesquelles les bibliothèques aiment ou devraient aimer Wikipédia » et une série de « conditions gagnantes » pour que de tels partenariats entre les bibliothèques publiques et Wikipédia fonctionnent.

« Tout le monde est gagnant » avec des partenariats de ce genre, résume Ivan Fillion. « Les projets wiki ont énormément de potentiel. C’est une histoire d’amour en devenir assez fantastique », s’est-il enthousiasmé devant la quarantaine de personnes venues assister à sa présentation.

Des partenariats qui font rêver les Européens

Parmi les gens venus assister à ces conférences se trouvait Yann Forget, un collaborateur de longue date de Wikipédia qui ne cache pas son admiration pour cette collaboration réussie.

« J’essaie, en France et en Suisse, de travailler en collaboration avec des bibliothèques. Donc, ça m’intéresse d’avoir le feed-back de ce qui se passe ici au Québec, a-t-il expliqué. Et je suis très impressionné par le partenariat, très ouvert, très proche, entre les bibliothèques d’ici et le monde Wikipédia. »

« On a une collaboration naissante et prometteuse à Genève, mais en France, c’est plus difficile. La Bibliothèque nationale de France est une grosse […] institution nationale, et les bibliothécaires ne sont peut-être pas libres de faire ce qu’ils voudraient faire, lâche-t-il. Alors, ce qui se fait ici peut être un exemple à suivre, à reproduire ailleurs. »

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