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5 questions pour comprendre la crise politique au Brésil

C'est la foire d'empoigne au Congrès brésilien, alors que la colère populaire gronde à quelques mois des Jeux de Rio. Une majorité de députés a voté pour la destitution de la présidente Rousseff. Coup d'État ou manœuvre légitime? Explications.

Un texte de Danielle Beaudoin

La balle est maintenant dans le camp du Sénat. En attendant, la présidente Rousseff se débat pour rester au pouvoir, avec en toile de fond une grave récession économique et le scandale de corruption Petrobras, qui éclabousse depuis des mois son parti, le Parti des travailleurs (PT).

Voici un portrait de la situation avec Ricardo Peñafiel, professeur associé au Département de science politique de l'UQAM et chercheur au GRIPAL (Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine).

1. Quelles sont les causes de la crise politique au Brésil?

Ricardo Peñafiel : La crise commence en mars 2014 avec l'affaire Lava Jato [ou affaire Petrobras]. On avait découvert un réseau de blanchiment d'argent provenant d'un centre commercial, lié à une station-service. Le nom Lava Jato veut dire lave-auto, un jeu de mots avec voiture et blanchiment d'argent.

Ce système impliquait les plus grosses compagnies de construction et d'ingénierie et des personnalités politiques liées au PT, mais également à d'autres, dont le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB), lié à la vice-présidence. Il y a aussi eu l'arrestation de Lula [ex-président du Brésil et mentor de Dilma Rousseff]. On voit une sorte de politisation de l'affaire Lava Jato, c'est-à-dire que des personnes liées à l'opposition ont intérêt à salir l'image du gouvernement du PT.

Cela dit, ce n'est pas avec ce scandale qu'on cherche à destituer Dilma Rousseff. On aurait pu l'accuser en fonction de Lava Jato, mais on n'a pas de preuves directes envers elle. On aurait pu l'accuser de détournement de fonds pour sa campagne en 2014. À la place, on l'accuse du crime de responsabilité fiscale, soit d'avoir utilisé de l'argent qui provenait des banques publiques pour payer des programmes du gouvernement et maquiller le déficit fiscal.

Les personnes liées au PMDB sont non seulement impliquées dans l'affaire Lava Jato, mais également dans la campagne présidentielle de Dilma Rousseff. Elles ne peuvent donc pas porter d'accusations liées à ces deux scandales sans être elles-mêmes éclaboussées. Alors, elles se concentrent sur cette histoire de maquillage du déficit fiscal.

Le PMDB cherche ainsi à se dissocier du gouvernement de Dilma Rousseff pour accéder immédiatement au pouvoir. Car c'est Michel Temer, vice-président et chef du PMDB, qui prendrait la place de Dilma Rousseff si jamais elle était destituée.

La grogne de la rue

On cherche aussi à se dissocier de Dilma Rousseff pour une cause plus profonde : le mécontentement de la population. La grogne populaire vient de la crise économique et de la corruption généralisée. La perte de popularité de Dilma Rousseff vient également des scandales liés aux Jeux olympiques et à la Coupe du monde de football, à cette image de milliards de dollars dépensés pour la construction des infrastructures de la Coupe du monde. Vous vous souvenez des émeutes de 2013? C'est parce qu'on impose des mesures socialement régressives ou des hausses des frais de transport, et ainsi de suite, alors qu'on voit qu'il y a toute une structure de corruption.

Le PT ne parvient plus à séduire. Il n'y a plus cet enchantement qu'il pouvait y avoir au début pour Lula, mais aussi pour le projet du PT. On a fait miroiter de sérieux changements, et les changements ont toujours été beaucoup plus bas que ce à quoi on aurait pu s'attendre. Et ce, même si Lula a dit dès le début qu'on ne devait pas s'attendre à des miracles. Les programmes comme Bolsa familia et tout ça, ça ne touche que 1 % du budget. On aurait pu en faire beaucoup plus. Toute une série de paradoxes fait qu'aujourd'hui une gauche du Parti des travailleurs a surgi. Et donc, le PT ne représente plus la gauche.

2. Le processus de destitution est-il justifié quand on sait que la majorité des députés fait face à des accusations de corruption?

R. P. : Selon la branche brésilienne de l'ONG Transparency International, près de 60 % des députés brésiliens font face à des procédures ou à des condamnations judiciaires surtout liées à la corruption.

Les principaux protagonistes de la procédure de destitution sont corrompus. Le président de la Chambre des députés, Eduardo Cunha, est accusé de corruption et de blanchiment d'argent. Il aurait touché 40 millions de dollars US pour corrompre des membres de son parti, le PMDB.

Dans tous ces processus, Dilma Rousseff et Michel Temer ne sont pas directement accusés. Ça ne veut pas dire qu'ils ne sont pas corrompus. À mon avis, ils sont tous les deux complices.

Ce qu'il faut retenir, c'est que les principaux protagonistes dans la procédure d'« impeachment » vont directement bénéficier du départ de Dilma Rousseff, puisque le PMDB assumerait alors la présidence. C'est d'autant plus injustifié.

Le PT soutient que c'est un coup d'État, puisqu'il n'y a pas de fondement légal justifiant l'accusation.

3. La destitution de Dilma Rousseff calmerait-elle la grogne des citoyens?

R. P. : Je ne pense pas que le processus de destitution va calmer le jeu. Au contraire, ça va probablement engendrer la confrontation de deux camps dans les rues.

Jusqu'ici, les manifestations étaient davantage organisées par les opposants au gouvernement Rousseff. Mais si la destitution de Dilma Rousseff se concrétise, la rue va devenir un acteur clé.

Le fait qu'on entame le processus de destitution va donner plus de force, de courage à la droite qui s'oppose au gouvernement Rousseff. C'est une classe beaucoup plus aisée qui prend la rue contre Dilma. Ces gens-là veulent le départ du PT depuis le début. On est dans une société extrêmement basée sur les classes, où les Blancs sont habitués à gouverner et ne considèrent pas que les classes subalternes ou populaires aient quoi que ce soit à dire.

Les gens qui appuyaient le PT, mais qui restaient encore chez eux tant qu'il n'y avait pas d'autres voies de sortie, vont sans doute descendre dans la rue. Ils seront plus nombreux et plus virulents. Il va y avoir de plus en plus de manifestations. Et j'ai peur d'un scénario comme au Venezuela, qui avait conduit à une vraie tentative de coup d'État, avec des militaires et tout ça.

4. À quoi faut-il s'attendre pour la suite?

R. P. : Dilma Rousseff pourrait demander dans les prochains jours à la Cour suprême de se prononcer sur la constitutionnalité de la procédure de destitution. Ça fait partie des cartes que Dilma a dans sa manche.

Mais le Sénat va sans doute approuver à la mi-mai la mise en accusation de la présidente pour crime de responsabilité. Il suffit d'une majorité simple pour ce premier vote. Dilma Rousseff serait alors écartée du pouvoir pendant 180 jours. Durant cette période, elle ferait l'objet d'un procès à la Chambre haute. Il y aura ensuite un deuxième vote des sénateurs. Une majorité des deux tiers est nécessaire pour que le Sénat approuve la destitution de Dilma.

Les sénateurs devront évaluer quels sont les coûts politiques liés à cette procédure. C'est là que la rue va devenir importante. On parle de 180 jours, donc six mois de manifestations! Il y a beaucoup d'eau qui va couler sous les ponts!

5. Quelles sont les solutions à cette crise?

R. P. : Des solutions à la crise... Ce n'est pas évident! Comme dit Mafalda, le problème, c'est qu'il y a beaucoup de « problématologues » et très peu de « solutionologues ».
Dilma Rousseff pourrait déclencher des élections et proposer une nouvelle Constitution, en faisant valoir que c'est ce qu'il faut pour régler une crise engendrée par un problème institutionnel généralisé.

Des élections et une nouvelle constitution calmeraient la rue. Un processus constitutionnel permet à l'ensemble des acteurs - et non pas uniquement aux représentants politiques, qui eux sont non seulement corrompus, mais n'ont plus aucune légitimité - de débattre. Comme solution, un processus constitutionnel ne peut fonctionner que s'il est participatif.

À divers niveaux, la Colombie, l'Équateur et la Bolivie ont vraiment trouvé des mécanismes qui permettaient une participation populaire jusque dans l'enceinte de décision. Les parlementaires ont été carrément mis de côté pour une représentation de la population.

Il n'y a pas de panacée. Une fois qu'on a une Constitution, on n'a pas tout résolu. N'empêche que le processus pourrait en soi être bénéfique, parce qu'on exposerait les choses et il y aurait des délibérations publiques larges. Et ça, ça calme le jeu.

C'est souvent parce qu'on sent qu'on n'existe pas, qu'on n'a pas de place dans l'espace public, que ce genre de crise survient.

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