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5 questions pour comprendre la crise politique quasi permanente en Thaïlande

Après une vingtaine de tentatives de coups d'État et l'adoption de 20 constitutions depuis 1932, avec un roi mourant et une population fortement divisée, la Thaïlande semble incapable de briser le cycle des crises politiques. Le pays réussira-t-il un jour à se démocratiser?

Un texte de Mélanie Meloche-Holubowski

« La Thaïlande est la championne mondiale du coup d'État », dit Yann Roche. Ce professeur adjoint au département de géographie à l'UQAM n'a pas beaucoup d'espoir de voir la dernière crise, exacerbée par un coup d'État en 2014, s'atténuer bientôt.

Selon Erik Kuhonta, professeur adjoint au département de sciences politiques à l'Université McGill, « la plupart des analystes sont pessimistes de voir toute forme de démocratie établie en Thaïlande dans un avenir rapproché ».

D'ailleurs, les autorités croient que de récentes explosions dans des lieux touristiques au sud du pays pourraient être reliées aux tensions politiques et laissent présager un regain de contestation. 

1. Qu'est-ce qui a mené à cette instabilité politique?

En mai 2014, après plusieurs mois de manifestations violentes dans les rues, l'armée thaïlandaise, dirigée par le général Prayuth Chan-ocha, a décrété la loi martiale, pris le contrôle du gouvernement et suspendu la Constitution dans le but de « restaurer le bonheur pour le peuple et en finir avec les profondes divisions politiques du pays ».

Les pouvoirs du premier ministre par intérim à ce moment, Niwattumrong Boonsongpaisan, et de son gouvernement ont été immédiatement suspendus.

Une division très profonde existait - et existe toujours - entre les « chemises rouges » (les partisans du parti de Thaksin Shinawatra, l'ex-premier ministre évincé lors d'un autre coup d'État en 2006 et maintenant exilé) et les « chemises jaunes » (la classe moyenne, les gens d'affaires et les Bangkokiens).

« L'armée était un peu tannée de la tension et de l'imbroglio entre les chemises rouges et jaunes », explique M. Roche.

Mais l'ex-premier ministre Thaksin n'a pas dit son dernier mot et « beaucoup de personnes [le] soupçonnent de jouer un rôle depuis l'étranger », dit M. Roche.

« Si on ne brouille pas les cartes, le parti des Shinawatra emporterait fort probablement les prochaines élections », ajoute-t-il. 

Aujourd'hui, la junte fait des pieds et des mains pour empêcher que la famille Shinawatra revienne au pouvoir. « Les élites de Bangkok et le pouvoir judiciaire, qui sont anti-Shinawatra, feront tout pour qu'ils ne reviennent pas », dit M. Roche.

D'ailleurs, sa sœur, Yingluck Shinawatra, l'ex-première ministre du pays, a été démise de ses fonctions en 2014. Elle a été arrêtée et accusée d'avoir perpétué un système de corruption généralisée mis en place par son frère, Thaksin.

La junte essaie donc de freiner une nouvelle ascension politique des Shinawatra en adoptant une nouvelle constitution.

2. Pourquoi la Constitution sème-t-elle la controverse?

Le 7 août 2016, 62 % des Thaïlandais ont voté en faveur de la nouvelle Constitution proposée par la junte militaire.

Cette Constitution - la 20e adoptée depuis 1932 - renforce considérablement les pouvoirs politiques de l'armée. « Ainsi, le pouvoir des grands partis politiques - dont celui de Thaksin - sera diminué et ils risquent d'être exclus de la vie politique thaïe. »

Mais la clause qui inquiète le plus M. Kuhonta est celle qui permettra de nommer un premier ministre qui n'a pas été élu. De plus, les sénateurs nommés risquent d'être en grande partie issus de l'armée.

Pourquoi les Thaïlandais ont-ils voté pour cette Constitution, même si elle réduit les chances d'accéder à un système démocratique?

Premièrement, la junte militaire a mené une importante campagne de répression, explique M. Roche. Plusieurs partisans du camp du non ont été arrêtés et la junte a interdit tout débat et toute campagne avant le référendum. 

La répression de l'armée est beaucoup plus impitoyable cette fois-ci, ajoute M. Kuhonta. « Il devient donc très difficile pour les Thaïlandais de se mobiliser. »

« Il y a eu très peu de débats entourant la Constitution et peu de gens comprenaient vraiment les impacts de cette Constitution. J'ai certains pairs académiques qui n'ont pas osé discuter publiquement de cette Constitution, en raison de la nature très répressive de la junte », précise-t-il. 

Puis, les Thaïlandais, excédés par des années de crises politiques et de violence, espèrent que de telles restrictions atténueront les tensions.

3. À quand les prochaines élections?

Les élections ont été repoussées à plusieurs reprises et certains craignent qu'elles n'arrivent jamais. D'abord prévues en 2014, puis 2015 et 2016, elles sont maintenant repoussées à 2017, et M. Roche n'est pas prêt à parier sur une date. « Il n'y a rien qui empêche l'armée de repousser de nouveau les élections libres. »

Ces élections pourraient aussi être de nouveau reportées, voire annulées, si le roi, Bhumibol Adulyadej, hospitalisé depuis plus d'un an, meurt.

4. Quel impact aura la succession monarchique?

Le roi Bhumibol Adulyadej, très apprécié par les Thaïlandais, avait une certaine mainmise sur le pays et jouait un rôle diplomatique important lors de crises politiques, explique M. Roche. Sa mort pourrait toutefois déstabiliser davantage le pays. 

M. Roche craint que la situation politique s'aggrave lorsque son fils, Maha Vajiralongkorn, prendra sa place sur le trône. « Jamais le prince héritier n'aura l'aura de son père. C'est un personnage sans charisme qui n'est intéressé que par la vie mondaine. Même la junte et les royalistes ne savent pas trop quoi faire avec lui. »

M. Kuhonta ne sait pas non plus quel effet aura cette succession sur la stabilité politique du pays. « C'est peut-être une des raisons qui poussera l'armée à demeurer au pouvoir plus longtemps. »

5. La démocratie et la stabilité politique sont-elles possibles?

Pour l'instant, MM. Roche et Kuhonta ne sont pas très optimistes quant à l'avenir de la Thaïlande. « Les options ne sont pas très intéressantes », avoue M. Roche.

Puisque les libertés individuelles sont fortement brimées en ce moment, l'opposition y est très faible. « Les journalistes se censurent eux-mêmes pour éviter le crime de lèse-majesté », précise M. Roche.

En outre, tous les partis hésitent à avoir recours à des actions trop violentes ou répressives qui pourraient faire fuir les touristes. « C'est la pire chose qui peut arriver à tout le monde. Il y a un consensus non implicite qu'on ne touche pas à cette poule aux œufs d'or pour le pays », dit M. Roche.

Les alliés de la Thaïlande devront faire des pressions diplomatiques afin que le pays se démocratise. Mais ces alliés, particulièrement les États-Unis, ont présentement d'autres problèmes plus pressants, dit M. Roche.

Sans une intervention internationale, ajoute Yann Roche, la Thaïlande risque d'être emportée encore plus dans sa crise politique qui dure depuis des décennies.

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