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À La Nouvelle-Orléans, l’art, miroir de la crise des armes à feu

Pour faire réfléchir sur la violence dans cette ville de Louisiane, des artistes ont créé des œuvres à partir d'armes à feu. L'exposition fait maintenant le tour des États-Unis.

Un texte de Michel Labrecque, à Désautels le dimanche 

Chaque année, La Nouvelle-Orléans, capitale culturelle, musicale et gastronomique, se retrouve dans les premières positions d’un palmarès moins reluisant : celui des victimes d’armes à feu par habitant.En 2017, les armes à feu y ont fait 600 victimes, dont 157 morts. Durant une seule semaine, en février 2018, on a compté 21 victimes, dont quatre morts en une seule nuit.J’ai interviewé plus de 40 personnes lors de mon séjour dans cette ville, en avril dernier, et presque toutes pouvaient témoigner d’un événement lié à la violence impliquant les armes à feu.

« Je connais deux personnes qui sont mortes à cause des armes. Juste comme ça, dans la rue. C’était le frère d’une amie et le copain d’une amie, des gens qui n’avaient rien à voir avec les gangs. C’est quand j’étais en France, en racontant cela à des Français, que j’ai réalisé à quel point c’était choquant », explique Margot Marks, enseignante au Lycée français de La Nouvelle-Orléans.

De l'art avec les armes à feu

Au milieu des années 90, La Nouvelle-Orléans a connu un sommet dans les meurtres violents : plus de 450 par année, dont celui d’un enfant de 4 ans qui était en train de manger une tablette de chocolat sur son balcon.C’est à ce moment que Jonathan Ferrera, propriétaire d’une galerie d’art, et l'artiste Brian Borello ont eu une idée audacieuse. Pourquoi ne pas faire de l’art avec des armes à feu?

Borello et Ferrara ont convaincu la police et le conseil municipal de La Nouvelle-Orléans de racheter des armes en feu en circulation, de les rendre inutilisables et de les remettre ensuite à des artistes pour en faire des œuvres artistiques.

L’exposition initiale a eu lieu en 1996, à la Galerie Jonathan Ferrera.

En 2012, alors que les armes à feu faisaient plus de victimes que jamais, Jonathan Ferrara a décidé qu’il fallait faire une deuxième mouture de cette exposition.

« J’ai vu ce qui est arrivé à Sandy Hook [Connecticut], à Columbine [Colorado], à Virginia Tech [Virginie], et toutes ces tueries de masse qui arrivent sans arrêt. Il y en a de plus en plus, sans parler des attentats dans la rue et des suicides », raconte le galeriste.

La deuxième exposition, entièrement différente de la première, a accueilli 10 000 visiteurs à l’automne 2014 à la Galerie Jonathan Ferrara.On a aussi organisé des discussions et tables rondes autour de la question. Devant le succès obtenu, les organisateurs ont décidé d’en faire une exposition itinérante.

L’exposition s’est rendue à Aspen (Colorado), à Saint Louis (Missouri), à Minneapolis (Minnesota), à Washington (D.C.) et à Miami (Floride).Depuis le début juin, et jusqu’au 13 octobre prochain, elle est présentée à Fairfield, au Connecticut, à 100 km au nord-est de New York. La fondation Guns in the Hands of Artists a aussi publié un livre contenant des textes de politiciens comme Gabrielle Goffords, elle-même victime des armes à feu.

« Toute cette violence par armes à feu m’horrifie, mais pour autant, je ne suis pas naïvement antiarmes », ajoute M. Ferrara. Cet entrepreneur, qui est aussi un militant social, prône un plus grand contrôle des armes à feu et, surtout, une introspection des Américains sur le sens qu’ils donnent à ces fusils en tous genres.« Si deux personnes qui ont des opinions différentes sur cette question peuvent trouver un terrain d’entente après avoir regardé une œuvre d’art, nous avons fait notre travail », observe-t-il.M. Ferrara raconte qu’après avoir vu l’exposition, un militant de la National Rifle Association lui a dit : « Maintenant, ça va trop loin. Il faut faire quelque chose! »

Et enfin, ce jeune Noir de 20 ans, sorti de prison peu de temps auparavant, a dit : « Je ne veux plus utiliser d’armes », après avoir regardé l’œuvre de Paul Villinski où l'on voit une carabine entourée de papillons. « Ça a provoqué une réflexion en lui, une façon de penser différemment », croit Jonathan Ferrara.

Ce dernier ne s’intéresse pas uniquement aux armes à feu. Sa galerie d’art accueille des artistes du monde entier, tout en donnant une grande place à ceux de La Nouvelle-Orléans.

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