Issus d'une longue tradition dont les origines remontent à l'Antiquité, les défilés militaires sont encore fort populaires aujourd'hui dans les régimes réputés autoritaires, mais également dans quelques démocraties, dont la France, où le grand défilé des armées est chaque année un événement fort couru.

Un texte de Stéphane Bordeleau et Yahia Arkat

Ce n’est pas d’hier que les empires et les nations exhibent publiquement leur puissance lors de grandes parades qui célèbrent la fierté et la force nationale.

Déjà, sous l’Empire romain, les généraux qui avaient mené et remporté d’importantes campagnes militaires étaient autorisés à défiler à la tête de leurs troupes dans les rues de Rome lors d’une cérémonie appelée « le Triomphe ».

L’arc de Triomphe, qui est un élément d’architecture typiquement romain, servait d’ailleurs à commémorer les généraux victorieux. On en a érigé dans tous les coins de l'Empire romain.

De nos jours, les défilés militaires annuels sont davantage de grands spectacles qu’on perpétue chaque année pour attiser la fierté nationale, commémorer l’indépendance du pays ou souligner une grande victoire militaire, comme c’est le cas en Russie où chaque année, le 9 mai, une vingtaine de millions de citoyens prennent part aux commémorations du jour de la Victoire contre l’Allemagne nazie. Des festivités dont le point d’orgue est bien entendu un gigantesque défilé militaire à Moscou auquel prennent part des milliers de soldats dans leurs plus beaux uniformes chaque 9 mai depuis 1965.

Pourquoi pas depuis 1945, fin de la Deuxième Guerre mondiale? C’est que, selon plusieurs historiens russes, Joseph Staline et Nikita Khrouchtchev, son successeur, préféraient éviter de renforcer la popularité des généraux et du commandement qui avaient mené au plus grand exploit militaire du pays.

Olivier Schmitt, professeur des relations internationales au Centre d’études sur la guerre de l’Université Sud-Danemark, relève dans l’organisation de défilés militaires des objectifs différents d’un pays à un autre.

« Dans certains pays, comme la Corée du Nord, c’est une manifestation de puissance. En Russie, outre le fait de montrer du nouveau matériel militaire, les défilés ont un effet de démonstration vis-à-vis de la population de la puissance des forces armées russes. Pour la France, c’est plus une tradition historique », affirme M. Schmitt.

En France, le grand défilé du 14 Juillet est davantage une tradition nationale, un symbole républicain établi en 1880, sous la troisième république, pour souligner la fête nationale, mais aussi pour restaurer l’image militaire de la France, une décennie après la défaite subie lors de la guerre franco-allemande de 1870.

Contrairement à l’Italie, où le défilé militaire qui marque l’anniversaire de la République se déroule dans une quasi-indifférence, en France, le défilé du 14 Juillet est un événement militaire prestigieux, très fréquenté et couvert par les médias du monde entier. Près de 5000 soldats y participent chaque année.

Ne touchez pas à mon défilé

En France, le défilé du 14 Juillet est ancré dans la mémoire collective. Son aspect de fête populaire avec cette symbolique associée au fait de descendre dans les Champs-Élysées confère au défilé militaire une dimension très forte chez les Français, selon l’universitaire qui décèle aussi un autre aspect beaucoup plus pratique pour l’armée française qui est devenue une armée professionnelle depuis1997.

« Pour les militaires [français], il y a quelque chose qui est important, c’est ce qu’on appelle le lien armée-nation. Outre le défilé proprement dit dans les Champs-Élysées, il y a durant toute la journée du 14 juillet dans tout Paris, des unités qui sont stationnées, où les militaires rencontrent la population. C’est l’occasion de poser des questions aux militaires sur leur métier. Et c’est une chose à laquelle les militaires tiennent beaucoup, car ils ont l’impression, depuis que l’armée s’est professionnalisée, que les gens ne savent plus ce qu’est le métier militaire », explique Olivier Schmitt.

Les Français tiennent à leur défilé qui a eu lieu chaque année depuis 137 ans, à l’exception des années de guerre et d’occupation.

En 2011, l’eurodéputée Eva Joly avait provoqué une vive polémique dans le pays en proposant que le défilé du 14 juillet soit aboli et remplacé par un « défilé citoyen » plus conforme, selon elle, à ce que représente aujourd’hui la France.

Des traditions militaires plus discrètes au Canada

Bien qu'au Canada, les défilés militaires fassent partie intégrante de nos traditions, il sont beaucoup plus sobres et modestes. Les défilés militaires canadiens, qui ont habituellement un rôle commémoratif, ne sont en général composés que de soldats qui marchent au pas. Il est en effet très rare de voir l'armée canadienne exhiber des chars d'assaut, des canons ou des lance-missiles dans les rues.

À l'occasion, notamment lors des cérémonies de l'Armistice, des chasseurs F-18 font un passage au-dessus de la foule et on y tire quelques coups de canon, mais sans plus.

Le rôle historique du Canada dans les efforts internationaux de maintien de la paix et les convictions pacifistes profondément ancrées dans la population font en sorte que la fierté nationale s'exprime par un symbolisme moins incarné par la puissance des armes.

Un marché aux armes

L’universitaire français croit que les objectifs liés aux défilés militaires tiennent compte des traditions politiques des pays. En Russie, par exemple, c’est l’occasion pour l’armée de montrer du nouveau matériel. Et ça sert aussi de démonstration de la puissance militaire du régime vis-à-vis de la population, pour exalter le nationalisme russe, explique M. Schmitt.

Dans plusieurs pays, notamment en Russie, en Chine ou en Corée du Nord, on profite de la visibilité médiatique que procurent ces événements pour y présenter de nouveaux modèles ultramodernes de chars, de blindés, de batteries de missiles, d’avions ou d’hélicoptères de combat. Bref, l’occasion d’exhiber non seulement sa puissance, mais aussi ses progrès technologiques en matière d’armement.

C’est notamment le cas en Chine où le défilé de la fête nationale instauré en 1999 se veut une immense vitrine où défilent les plus récentes armes, véhicules et aéronefs fabriqués et développés à 100 % en Chine.

La provocation mise en scène

Olivier Schmitt voit aussi dans l’organisation des défilés une occasion d'exhiber la puissance militaire, quitte à faire dans la provocation.

En Corée du Nord, où ces défilés mobilisent des dizaines de milliers de soldats et de figurants dans des mises en scène à grand déploiement, on utilise largement l’événement pour exhiber tout un éventail d'engins censés montrer au monde les progrès réalisés par le pays dans sa course au développement de missiles nucléaires.

Cette démonstration de biceps poursuit également l’objectif de renforcer le nationalisme, ajoute Schmitt. « Tout dépend de la volonté politique du régime. En général, ce n’est pas juste une démonstration d’ego, il y a aussi un objectif stratégique derrière », dit-il.

Des événements hauts en couleur

Outre les enjeux politiques et militaro-industriels, les défilés militaires, souvent hauts en couleur et minutieusement chorégraphiés, fascinent toujours et attirent encore des foules nombreuses.

Dans certains pays, comme en Inde, notamment, les militaires en profitent aussi pour présenter des numéros d’acrobatie, de sauts dans des ronds de flammes et des numéros d’équilibre sur des chevaux ou des motos, au grand plaisir des spectateurs.

Pour lui, l’aspect spectaculaire et théâtral des défilés militaires participe d’une forme de soutien au patriotisme et au nationalisme.

« Vous voyez des troupes qui sont belles et organisées dans des manifestations spectaculaires, comme en Corée du Nord, avec des exhibitions d’arts martiaux. Les défilés laissent voir une dimension esthétique qui est valorisée », dit Olivier Schmitt.

Duels d'exhibition militaire quotidien entre l'Inde et le Pakistan

Un autre curieux spectacle militaire se déroule chaque jour devant un public en liesse à un poste frontalier entre l'Inde et le Pakistan dont les relations sont minées depuis des décennies par d'importantes tensions territoriales et politiques.

Chaque jour, au coucher du soleil, des milliers de personnes convergent vers le seul poste frontalier existant entre les villes d'Amritsar (Inde) et Lahore (Pakistan) pour assister à une étrange cérémonie de fermeture de la frontière à laquelle des militaires en tenue d'apparat participent des deux côtés de la frontière.

Alors que de chaque côté de la frontière les soldats s'affrontent en enchaînant des manoeuvres de marche militaire spectaculaires dans un espèce de duel patriotique, dans les estrades la foule applaudit les exploits des militaires dans une ambiance festive. Et chaque jour, ce rituel recommence.

Qu'on fasse défiler les militaires en grande pompe sur des tourelles de chars d'assaut ultramodernes, à cheval dans des costumes d'époque flamboyants ou qu'on les fasse sauter dans des cercles de flammes en moto pour impressionner les foules, toutes ces démonstrations poursuivent un but, vieux comme le monde, soit celui d'attiser la fierté et d'affirmer aux yeux de ses amis comme de ses ennemis son appartenance et sa détermination à la défendre.

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