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À Washington, le marché du cannabis carbure aux échantillons gratuits

À un suçon au raisin à 50 $, un vendeur ajoute au moins quelques produits cultivés localement. Ces échantillons gratuits, reçus dans la cave brumeuse d'un restaurant éthiopien de la capitale des États-Unis après les heures de fermeture, sont insérés dans un sac en plastique scellé. Il s'agit de 3,5 grammes de marijuana très odorante.

Un reportage de Matt Kwong, de CBC News

Le client délaisse vite son bonbon pour mieux se concentrer sur son « cadeau gratuit ».

« C’est juste un suçon ordinaire », dit-il sur fond de musique hip-hop. « Et ça, ajoute-t-il en laissant pendouiller son sac gratuit, c'est de la ganja! »

Ainsi va la vie à Washington D.C.

Même si le procureur général des États-Unis, Jeff Sessions, a annulé pendant les Fêtes les lignes directrices édictées à l'époque de Barack Obama, mettant ainsi fin à une politique qui plaçait les usagers de marijuana à l'abri de poursuites fédérales dans les États où cette substance a été décriminalisée, une ruée vers l'or vert est en cours dans le District de Columbia.

Cette ruée se produit grâce à d’astucieux détaillants qui cultivent avec succès une « économie du cadeau » afin de contourner les restrictions en place sur la vente au détail de marijuana.

Le changement est littéralement dans l'air. Reniflez assez longtemps, sauf sur le territoire de la municipalité qui appartient à l’État fédéral, et l'odeur du commerce du cannabis se répandra dans vos narines.

C’est encore plus vrai depuis l'adoption, en 2014, de la loi sur l’usage récréatif de la marijuana, mieux connue sous le nom de Proposition 71.

Le cannabis demeure illégal en vertu de la loi fédérale, mais un référendum (ballot initiative, en anglais) a permis de légaliser la possession d'un maximum de deux onces de marijuana, la culture à domicile d'un maximum de six plants, et un don maximal d'une once de marijuana à une personne de 21 ans ou plus.

Ce cadre légal ambigu permet de distribuer gratuitement de petites quantités de marijuana, bien que l'achat et la vente de cannabis demeurent illégaux dans la capitale américaine.

À chacun son astuce

Des « ganja-preneurs » avisés ont trouvé le moyen de transformer ce « marché gris » du cannabis en une activité lucrative.

« Plusieurs magasins fonctionnent avec la méthode du cadeau gratuit », explique Mike Evans, un technicien d’expérience qui travaille chez Grow Club DC, fournisseur d'équipement hydroponique situé dans le quartier Adams Morgan, connu à Washington comme le « green light district ».

Ces « quasi détaillants » de marijuana vendent de tout, des peintures d'artistes sourds aux produits comestibles comme des truffes au chocolat « médicamentées », raconte M. Evans.

« Ça se fait de façon ouverte », ajoute-t-il.

Tellement ouverte, en fait, que des marchands itinérants vendent des t-shirts blancs à 60 $, avec en prime un « cadeau gratuit », devant les bars et les clubs qui bordent U Street, très fréquentée.

L'une des entreprises dont parle Mike Evans livre des jus pressés à froid chez ses clients. Une autre, FunkyPiece, un commerce qui offre des pipes à eau et autres accessoires du genre, vend des « KushKards » à 15 $, une carte de souhaits faite à la main qui vient avec un joint préroulé.

Des « consultants en cannabis » autoproclamés se promènent dans les rues résidentielles et font la promotion de cours à domicile sur le roulage et l’allumage de joints.

On s'attend presque toujours, dans ces cas, à ce que tout service ou produit soit accompagné de produits cultivés localement. Et certaines de ces entreprises peuvent sembler suspectes.

DreamyDC, fondée par Ryan Ha, humoriste et concepteur d’applications mobiles, est une entreprise qui offre la livraison à domicile de « discours de motivation » qui se rapprochent de la sagesse des biscuits chinois. Les clients paient de 60 $, pour un discours « zen », à 360 $, pour un discours de qualité supérieure, et peuvent s'attendre à un échantillon de marijuana gratuit.

Installé sur un banc du parc Lafayette, en face de la Maison-Blanche, le « ganja-preneur » de 29 ans lance l'application DreamyDC sur son téléphone intelligent et récite l'une des phrases générées : « Construisez vos propres rêves, ou quelqu'un d'autre vous engagera pour construire les siens ».

« Celle-là vaut 60 $, lance Ha, pince-sans-rire. Et ça en vaut la peine. »

Tolérance policière

Tant que personne n'enfreint ouvertement les lois et ne cause pas de troubles, la police ferme les yeux, explique Joe Tierney, expert en cannabis influent dans la communauté des « ganja-preneurs » du District de Columbia.

Les partisans de la légalisation notent qu'entre 2010 et 2015, les arrestations pour possession en vue d'en faire le trafic et pour trafic de marijuana ont chuté de plus de 80 %, la police ayant affecté ses ressources pour lutter contre d’autres aspects de la criminalité.

La grande variété d'entreprises liées au cannabis qui poussent à Washington soulève l’enthousiasme de Joe Tierney, qui blogue sous le nom de The Gentleman Toker.

« L'innovation est très intéressante dans le milieu, quand on regarde le nombre de trucs qu’ont les gens pour offrir du cannabis à travers l'art, la musique, des choses comme ça. »

Joint Delivery, un service de livraison d’articles de fumeurs dirigé par Connor Pennington, 24 ans, a récemment obtenu une critique positive de The Gentleman Toker. Pennington gère ses activités d’emballage, de distribution et de répartition à partir d'un appartement du centre-ville.

Les clients passent leurs commandes sur le web et choisissent parmi une sélection de papiers à rouler, de pipes en verre, de cigarettes électroniques et autres accessoires qui vont de 50 à 100 $ par paquet.

« Dans l’heure qui suit votre commande, vous avez un briquet, un paquet de papier à rouler et un tube en plastique pour ranger les joints, explique M. Pennington. Et vous avez, bien sûr, un petit extra qui accompagne tout ça. »

Lors d'une récente livraison, Connor Pennington s'est rendu en milieu d'après-midi au campus de l'Université George Washington pour rencontrer un étudiant qui avait commandé un « Toker Poker » – du haschich dans une pipe – à 75 $.

M. Pennington a vérifié le permis de conduire du jeune homme afin de s’assurer qu’il avait plus de 21 ans. Il a glissé la carte de crédit du client dans un dispositif et lui a remis le paquet.

« Plutôt simple », a répondu le nouveau client en haussant les épaules.

Il n'a même pas pris la peine de vérifier si tout était dans la boîte.

Sur le marché gris du cannabis, un des plus grands plaisirs consiste à mettre la main sur le contenu de l'objet qui se trouve dans le paquet.

M. Pennington ne ressent pas toujours le besoin, comme certains de ses concurrents, d'annoncer officiellement qu'un « cadeau gratuit » s'y trouve.

Mais ce client attendait-il quelque chose de plus? « Je l'espère, lance le jeune homme. C’est quand même ça le but! »

Sur ce, il serre la main de Connor Pennington, empoche son achat et s’en va en classe.

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