Retour

Agressions sexuelles en Inde : des opérations de police créent la controverse

Mises en place dans les derniers jours pour protéger les jeunes femmes du harcèlement et des agressions sexuelles, les nouvelles brigades de police baptisées « anti-Roméo » sont loin de faire l'unanimité. Dans l'Uttar Pradesh, l'État le plus peuplé d'Inde (200 millions d'habitants), l'initiative s'est transformée en police de la morale.

Un texte de Thomas Gerbet, correspondant en Inde

Une femme en pleurs, un homme interpellé par les policiers. À première vue, la scène démontre la réussite d'une opération « anti-Roméo » pour arrêter un de ces hommes indiens qui harcèlent les femmes dans les lieux publics. Sauf que c'est tout le contraire.

Les médias indiens regorgent d'exemples de ratés où un couple amoureux, tranquillement installé dans un parc, a été ciblé par les policiers. Sur papier, l'initiative est pourtant plus que louable : rendre les lieux publics sûrs pour que les jeunes femmes y circulent sans crainte d'être harcelées ou agressées.

Des opérations « anti-Roméo » virent au fiasco

Dans la ville de Gorakhpur, une opération « anti-Roméo » a mené à l'arrestation de 50 jeunes hommes qui flânaient autour de collèges pour filles. Le problème, c'est que parmi ces garçons, certains venaient tout simplement chercher leur soeur à la sortie de l'école.

À Lucknow, plus à l'ouest, un jeune homme de 20 ans a été détenu pendant une heure au poste de police, seulement parce qu'il se trouvait assis dans un tuk-tuk avec une amie. Un policier aurait affirmé que l'amitié homme-femme « n'existe pas ».

Dans la ville du Taj Mahal, Agra, des couples de touristes ont fait l'objet de questions d'une brigade « anti-Roméo », ce qui a déplu au responsable du célèbre site touristique.

Aux quatre coins de l'Uttar Pradesh, des hommes et des femmes se plaignent d'avoir subi des châtiments de la part de policiers. Certains ont par exemple eu le visage noirci ou ont dû réaliser des flexions-extensions et des « push-up ».

Les autorités tentent de réajuster le tir

Le nouveau ministre en chef de l'État a demandé une mise au point aux différents chefs de police pour que les agents sur le terrain ne se prêtent pas à du « harcèlement inutile ». Ces opérations de police spéciale étaient une des promesses électorales de ce nationaliste hindou, dénommé Yogi Adityanath, fraîchement désigné le 19 mars.

Il apparaît de plus en plus clair que leur mise en place a été précipitée et improvisée, sans balise claire ni définition précise de ce qu'est un « Roméo ».

De son côté, le chef de la police de la ville de Meerut, J. Ravinder Goud, a déclaré : « Nous avons demandé aux policiers de ne pas entrer dans les parcs sans raison pour attraper des couples. De plus, ils ne devraient faire aucun commentaire moralisateur ni imposer de punition. On demande aux brigades de ne se concentrer que sur le harcèlement et les intentions diaboliques. »

Plus grave encore, des militants nationalistes conservateurs ont pris l'initiative de mener leurs propres opérations « anti-Roméo » dans les lieux publics. Des couples en ont déjà fait les frais et la police a promis d'agir pour les en empêcher.

Le paradoxe de Bollywood

L'Inde a inventé le concept de « Eve teasing », un euphémisme plutôt maladroit pour qualifier les hommes qui se livrent à du harcèlement envers des femmes dans les lieux publics.

Cette pratique n'est pas sans rappeler l'insistance qu'ont certains personnages masculins (souvent machos) des films de Bollywood qui vont se montrer insistants pour obtenir les faveurs d'un personnage féminin (souvent hypersexualisé).

Paradoxalement, Bollywood demeure aussi prude, sinon plus, que la société indienne. Les baisers sont visibles à l'écran depuis quelques années seulement.

En Inde, il est très mal vu pour un couple de se tenir la main ou d’avoir des gestes de tendresse en public, d'autant plus quand les deux personnes ne sont pas mariées. Il arrive encore, en 2017, qu'un couple qui s'embrasse soit maltraité ou arrêté par la police.

La réalité diffère toutefois beaucoup entre certains quartiers des grandes villes, plus ouverts, et les villages ruraux où le simple fait qu'un garçon et une fille se parlent peut attirer les regards. La crainte des « qu’en dira-t-on » est permanente et régit les comportements.

« C'est de ta peur que j'ai peur », écrivait William Shakespeare dans Roméo et Juliette.

Plus d'articles

Commentaires