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Amsterdam : les Repair Cafés pour éviter de jeter

Amsterdam est aux sources de la lutte contre l'obsolescence. C'est dans la métropole des Pays-Bas que sont nés les premiers « cafés de réparation » il y a près de 10 ans. Ces ateliers rassemblent citoyens et techniciens bénévoles afin de réparer des appareils qui seraient autrement jetés. En ce week-end des déménagements au cours duquel des milliers d'appareils finiront sur le trottoir, nous vous emmenons là où cette idée est née.

Un texte d'Étienne Leblanc, à Amsterdam

Même si c'est dimanche, Bas Wind a mis son réveil-matin, ce qu'il ne fait jamais le week-end. Il voulait être l'un des premiers arrivés au Repair Café de son voisinage. Dans le quartier De Pijp où il habite, en bordure du centre-ville d'Amsterdam, l’atelier ouvre ses portes tous les dimanches.

Dans son sac, M. Wind a une table tournante : « Elle produit un son bizarre au contact de mes vinyles, et je ne peux plus écouter mes disques », dit-il. Les boutiques qu'il a consultées lui répondent qu'il lui en coûterait moins cher d'en acheter une neuve, port USB inclus.

« Avant de jeter mon appareil, je veux au moins essayer de le faire réparer, dit Bas Wind. Dans le commerce, on me charge un prix de fou pour simplement l'ouvrir! »

À l'intérieur, ça sent bon le café qui coule dans la machine au fond de la salle.

André Bosse a déjà commencé à travailler. Une cliente lui a apporté une télécommande multifonction qui ne fonctionne que de temps en temps.

L'ingénieur mécanique à la retraite est l'organisateur du Repair Café De Pijp. Il vient ici tous les dimanches, de façon bénévole, pour réparer les appareils électroniques qu'on lui présente. Lunettes grossissantes vissées à la tête, il s'apprête à réparer les circuits électriques défectueux.

« C'est toujours plus facile de jeter un objet cassé et d'en acheter un autre que de le faire réparer », dit M. Bosse. Pourtant, les réparations à faire sont souvent très simples! Un bout de fil coupé, un circuit mal branché, c'est tout! »

Services gratuits et populaires

À la table voisine, armée de sa machine à coudre, une bénévole répare la fermeture éclair d'un manteau. Juste à côté, un informaticien à la retraite aide une habitante du quartier à mettre à jour le système d'exploitation de sa tablette dont la mémoire est saturée.

Les services sont gratuits, mais les clients sont invités à mettre un peu d'argent dans un bocal pour financer les activités du groupe.

Près de la porte, Jon Geus, ingénieur électrique à la retraite, s'affaire à réparer un grille-pain. Il a changé le condensateur, mais l'aimant qui permet de garder l'appareil en mode cuisson pose problème. « C'est un des électroménagers que je répare le plus souvent », dit-il.

Il enlève ses lunettes et se frotte les yeux. « J'ai beaucoup de pain sur la planche », dit-il. S'alignent devant lui un téléviseur, un moulin à café, un mélangeur et une bouilloire, qui l'occuperont pendant plusieurs heures.

L'atelier hebdomadaire du quartier De Pijp ne dérougit pas. Lors de notre passage, pas moins d'une quarantaine de personnes y sont venues.

À voir le nombre de Repair Cafés qui ouvrent aux Pays-Bas depuis quelques années, il est clair que la popularité de ce genre d'initiative ne se dément pas.

À la fin de 2017, on dénombrait 390 établissements du genre sur le territoire néerlandais, une croissance de 10 % par rapport à l'année précédente.

Un lobby mondial en devenir

Au fil des ans, le mouvement des ateliers de réparation a fait des petits partout dans le monde. Depuis 2011, la Fondation Repair Cafés soutient des groupes locaux dans 33 pays, sur tous les continents. Il y a aujourd'hui plus de 1500 de ces ateliers sur la planète.

C'est en France que la tendance croît le plus rapidement. Entre 2016 et 2017, le nombre de Repair Cafés y a explosé, passant de 130 à 177 établissements, une augmentation de 36 %. Le Canada en compte officiellement 28.

Partout, la même tendance : des produits électroniques dont les composantes sont conçues pour n'être réparables que par des techniciens formés par le fabricant.

« La plupart des micropuces et des composantes informatiques ne sont plus réparables, dit André Bosse. Si tu veux réparer quoi que ce soit, tu dois changer la carte maîtresse au complet! »

C'est pourquoi la Fondation Repair Cafés tente de s'organiser pour devenir une voix politique qui porte. « On fait des représentations auprès des grands fabricants, pour les inciter à construire des produits qui sont plus facilement réparables et qu'on ne doit pas jeter au bout de trois ans », explique M. Bosse.

Un voeu pieux? Pas selon André Bosse : « En 2018, ça devient un élément de marketing pour ces multinationales, dit-il. Produire des appareils qui sont facilement réparables par les consommateurs et qui vont durer longtemps, c'est un argument de vente très tendance », dit-il.

La Fondation Repair Cafés estime qu'environ 300 000 produits ont été réparés en 2017 par les bénévoles de ses ateliers dans le monde.

Obsolescence choisie ou subie?

Au Repair Café De Pijp, le grille-pain sur lequel travaille Jon Geus lui donne de la difficulté. À ses côtés, les yeux grands ouverts, le fils de la propriétaire de l'appareil observe les gestes de l'ingénieur avec une grande attention. Il veut savoir comment ça fonctionne.

« Ici, les réparations ne se font pas dans l'arrière-boutique, dit André Bosse. Elles se font devant les clients. Ils peuvent ainsi apprendre comment ça marche, pour pouvoir réparer leurs articles eux-mêmes la prochaine fois. »

De fait, une des missions des Repair Cafés est de responsabiliser les consommateurs. En effet, s'il est vrai que c'est devenu la norme pour plusieurs entreprises d'offrir des produits qui se cassent facilement, les consommateurs sont aussi en bonne partie responsables de la croissance du phénomène de l'obsolescence.

C'est du moins ce que nous apprend une récente étude menée par Équiterre auprès de 2202 Canadiens. Selon les résultats de cette enquête, qui intéressera certainement la Fondation Repair Cafés, à peine un consommateur sur cinq prend la peine de faire réparer ses appareils électroniques.

Pire, les Canadiens auraient une « faible propension au réemploi », car 80 % des achats qu'ils font sont constitués de produits neufs. L'obsolescence serait donc davantage choisie que subie.

Les Canadiens produisent en moyenne 20 kilos de produits électroniques par année, mais n'en recyclent que le quart.

« Si les gens en savent plus sur le fonctionnement de leurs appareils, ils seront plus enclins à les faire réparer », dit André Bosse.

Le droit de réparer

Ainsi, les Repair Cafés se font l'écho d'une tendance en croissance dans le monde de la consommation : le mouvement qui revendique le droit de réparer.

Par l'entremise des fameux « Centres de services agréés », les Apple, Microsoft et Samsung de ce monde poussent les gens à utiliser leurs réparateurs. Cependant, des consommateurs, par leurs talents en informatique, s'opposent aux multinationales qui imposent un quasi-monopole sur la réparation des appareils.

Même John Deere, qui produit des équipements de ferme de plus en plus contrôlés par des ordinateurs, est visé par des fermiers-informaticiens devenus militants.

Réparer deviendrait-il un acte politique?

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