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Arabie saoudite et Iran : un conflit aux nombreuses ramifications

L'Arabie saoudite sunnite et l'Iran chiite se livrent à une guerre d'influence politico-religieuse dont les répercussions pourraient être importantes autant dans les conflits en Syrie et au Yémen que dans la lutte contre le groupe armé État islamique. Quelques repères pour comprendre les effets potentiels de cette crise diplomatique.

L'élément déclencheur: l'exécution d'un leader religieux chiite par un régime sunnite

Le 2 janvier, l'Arabie saoudite a exécuté un important leader religieux chiite, le cheikh Nimr Al-Nimr, parmi 47 hommes (43 sunnites et 4 chiites) que le régime accusait d'implication dans des activités terroristes.

Les chiites saoudiens, qui forment environ 10 % de la population du pays et qui se considèrent marginalisés, le voyaient plutôt comme un héros. Le cheikh Nimr Al-Nimr avait été une figure de proue du mouvement de protestation qui a secoué l'est de l'Arabie saoudite, fief de la communauté chiite, en 2011 et en 2012.

Cet événement met en relief les divergences religieuses entre l'Arabie saoudite et l'Iran. D'un côté, le royaume saoudien prône une version ultrapuritaine du sunnisme. De l'autre, l'Iran se porte à la défense du chiisme.

Le « croissant chiite » en appui à l'Iran

Après l'exécution du cheikh Nimr Al-Nimr, en Irak, plusieurs personnalités politiques et religieuses ont demandé la rupture des relations diplomatiques avec l'Arabie saoudite.

À Bahreïn, à majorité chiite mais où le pouvoir est détenu par les sunnites, des manifestants sont sortis dans la rue, et la police a fait usage de gaz lacrymogène.

Au Liban, le Hezbollah, mouvement politique chiite installé dans le sud du pays, a soutenu que le cheikh Nimr a été exécuté parce qu'il militait « pour les droits du peuple opprimé ».

Cette carte ne tient compte que des confessions sunnite et chiite. Plusieurs autres minorités religieuses cohabitent dans ces pays.

Les chiites ne représentent qu'environ 15 % des musulmans, et sont majoritaires seulement en Azerbaïdjan, au Bahreïn, en Iran et en Irak. Plus du tiers de tous les chiites sont en Iran. Il existe néanmoins des communautés chiites importantes en Arabie saoudite, au Liban, en Syrie, au Yémen, et plus largement au Pakistan, en Inde et en Afghanistan.

Des gouvernements sunnites en appui à l'Arabie saoudite

À Bahreïn, le pouvoir sunnite a coupé ses relations avec l'Iran. Au Soudan, où la majorité de la population est sunnite, le gouvernement a expulsé l'ambassadeur iranien de Khartoum. Les Émirats arabes unis et le Koweït, deux autres pays majoritairement sunnites, ont rappelé leur ambassadeur en Iran, pour le remplacer par un diplomate de moins haut niveau. La Jordanie a aussi manifesté son soutien à l'Arabie saoudite. Quant aux puissances occidentales, elles se sont essentiellement contentées d'appeler à la désescalade et au dialogue entre l'Arabie saoudite et l'Iran.

Déjà des affrontements par alliés interposés, en Syrie et au Yémen

L'Arabie saoudite et l'Iran s'affrontent par alliés interposés dans les guerres civiles qui déchirent la Syrie et le Yémen. En Syrie, l'Iran appuie le régime de Bachar Al-Assad, tandis que l'Arabie saoudite soutient certains groupes rebelles qui veulent chasser le président du pouvoir.

« On a remarqué qu'il y a un grand nombre de combattants dans les groupes islamistes radicaux qui viennent de l'Arabie saoudite », explique Sami Aoun, professeur à l'Université de Sherbrooke et spécialiste du Moyen-Orient, qui ajoute que « le pouvoir saoudien croit qu'il y a aussi une propagande iranienne pour ternir son image, et que les grands dirigrants d'Al-Qaïda sont hébergés par l'Iran ».

En outre, en exécutant 47 hommes dont 43 de confession musulmane sunnite, le pouvoir royal saoudien a voulu se dissocier du groupe armé État islamique et d'autres islamistes radicaux faire la démonstration qu'il est sincère dans le combat contre le terrorisme, selon Sami Aoun.

En décembre, les ministres des Affaires étrangères de l'Arabie saoudite et de l'Iran s'étaient néanmoins rencontrés à New York lors d'une rencontre organisée par les États-Unis et la Russie, afin de discuter du processus de pays en Syrie.

Au Yémen, l'Arabie saoudite dirige une coalition militaire qui tente, depuis mars 2015, de chasser les rebelles houthis, des chiites soutenus par l'Iran, afin de rétablir l'autorité du président Abd-Rabbou Mansour Hadi et de son gouvernement. Un cessez-le-feu est entré en vigueur à la mi-décembre, mais n'a jamais été totalement respecté, et a officiellement pris fin au début janvier. Le Conseil de sécurité de l'ONU a appelé le 6 janvier les belligérants au Yémen à rétablir ce cessez-le-feu et à participer aux prochains pourparlers de paix malgré la crise irano-saoudienne.

Les deux puissances du Moyen-Orient s'opposent sur bien d'autres dossiers. Par exemple, ce fut le cas en septembre dernier lors de la bousculade qui a fait des centaines de morts près de La Mecque, dont plus d'une centaine d'Iraniens. Téhéran avait alors critiqué la manière dont l'Arabie saoudite gère ce pèlerinage.

Un ennemi commun : le groupe armé État islamique

En dépit de toutes les divergences, l'Arabie saoudite et l'Iran luttent contre le groupe armé État islamique, d'allégeance sunnite.

Après l'intervention militaire américaine en Irak en 2003 et la chute du régime sunnite de Saddam Hussein, différents groupes sunnites se sont sentis marginalisés par le nouveau gouvernement chiite ont formé un groupe radical d'abord connu comme l'Al-Qaïda d'Irak, et qui a ensuite pris le nom d'État islamique en Irak et au Levant avec le début du soulèvement en Syrie. Aujourd'hui, ces djihadistes veulent contrôler un territoire qui s'étend sur une partie de l'Irak et de la Syrie.

L'Arabie saoudite fait partie de la coalition internationale menée par les États-Unis, et a annoncé la formation d'une coalition islamique de 34 pays pour combattre le terrorisme et l'État islamique.

L'Iran participe aux activités aux côtés de la Russie et du Hezbollah libanais, essentiellement en Irak.

La dégradation des relations entre Riyad et Téhéran pourrait ainsi nuire aux efforts pour contrer le groupe armé État islamique. « L'exécution du cheikh Nimr est un service fait au groupe armé État islamique, qui parie sur les guerres interconfessionnelles pour gagner du terrain », a réagi Houmam Hamoudi, membre de l'influent parti du Conseil islamique suprême d'Irak.

L'Arabie saoudite est toutefois « déterminée à ce que les actuelles tensions régionales n'aient pas d'impact négatif sur l'élan trouvé à Vienne et la poursuite du processus politique que les Nations unies, de concert avec le groupe de soutien international à la Syrie (ISSG), entendent lancer prochainement à Genève », a déclaré le 6 janvier l'envoyé spécial des Nations unies pour la Syrie, Staffan de Mistura. « Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre cet élan en dépit des événements dans la région », a-t-il ajouté.

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