Miriam Lindsay allait récupérer des papiers dans le centre de Kaboul lorsqu'une gigantesque explosion a secoué le quartier des ambassades, faisant 90 morts et plus de 450 blessés en pleine heure de pointe matinale. Encore secouée, elle fait le récit des événements et de sa vie dans une ville où les attentats et la violence font partie du quotidien.

Propos recueillis par Stéphane Bordeleau

Miriam Lindsay, consultante pour l'ONG Youth Health & Development Organization, un organisme non gouvernemental afghan, habite et travaille en Afghanistan depuis un an maintenant. Elle se rendait à l’ambassade canadienne à Kaboul en matinée avec son chauffeur, lorsque tout a volé en éclats autour d’elle. Elle nous raconte…

« Je me rendais à l’ambassade du Canada pour aller y chercher mon nouveau passeport, dans la zone diplomatique sécurisée, près de l’ambassade britannique et allemande. Vers 8 h 20, je me suis arrêtée pour acheter quelque chose dans un magasin. C’est à ce moment qu’il y a eu l’explosion.

La porte et les fenêtres ont explosé, les débris, tout ça, je ne comprenais pas ce qui venait d’arriver. Est-ce que c’était une attaque complexe contre le magasin ou je ne sais quoi? Ça m’a pris un certain temps à comprendre que c’était loin de nous, environ 200 mètres, car l’explosion était si forte.

Un garde du magasin m’a prise sous son couvert, il pensait que quelqu’un viendrait peut-être à l’intérieur pour tirer sur nous. Il y a souvent des attaques complexes avec tirs. Ça nous a pris une vingtaine de minutes à comprendre la situation, qu’il s’agissait d’une seule explosion.

Mon chauffeur, qui se trouvait à l’extérieur, a été blessé légèrement. Toutes les vitres de sa voiture ont volé en éclats. Beaucoup de débris, toutes les fenêtres de la zone ont explosé. »

Q : Qu’avez-vous fait après l’explosion?« On ne pouvait pas sortir à l’extérieur, l’armée a bloqué toutes les rues. Après une heure d’attente, je suis sortie et je me suis rendue à l’ambassade canadienne qui était à côté pour y trouver refuge. »

Q : Est-ce que c’était votre premier attentat?

« Ce n’est pas la première fois que j’entends une explosion à Kaboul, mais c’est la première fois que je suis aussi près et que je reçois des débris sur moi, que l’impact est aussi fort. Ça m’est aussi déjà arrivé d’entendre une explosion à 500 ou 600 mètres de moi alors que j’étais dans une voiture. Des explosions, il y en a plusieurs fois par semaine, des voitures piégées surtout. »

Q : Avez-vous peur de vivre à Kaboul, d’y exercer votre métier?

« Oui, oui, on a tous peur. On y va, mais avec beaucoup de précautions dans notre quotidien. Particulièrement les gens qui sont "free-lance" [travailleur indépendant] comme moi, on doit être extrêmement prudent. Par exemple, les heures de pointe sont à éviter, on a des gardes à la maison, on évite la routine, on développe des mécanismes.

Vivre ici, c’est dangereux, on le sait, donc on accepte quelque part certains risques. Est-ce que c’est de l’inconscience ou de la dévotion? Je ne sais pas. »

Q : Qui assure votre sécurité?

« Ce sont des gardes privés qui ne sont pas armés. Moi je reste "low profile" très "low profile". Je travaille avec des Afghans, je ne suis pas identifiée comme une cible particulièrement. Le Canada est réputé pour ne pas payer de rançon.

Les kidnappings ici, ce n’est pas les talibans. C’est plutôt l’affaire de grosses mafias, des organisations criminelles qui ne sont parfois pas si loin du pouvoir. »

Q : Sortez-vous de Kaboul?

« Moi je sors des grandes villes, je vais dans certaines provinces, j’en ai visité sept jusqu’à maintenant. Par contre, je ne vais pas dans les zones de conflit. Dans les zones contrôlées par les talibans j’utilise des "staffs" qui ont de la famille ou qui sont protégés en quelque sorte.

Les talibans, les médias les dépeignent comme des monstres, mais il faut voir ça autrement, c’est surtout un parti d’opposition. L’attentat d’aujourd’hui ce n’est d’ailleurs pas les talibans. »

Q : On nous parle en Occident d’une présence de plus en plus importante du groupe armé État islamique en Afghanistan

« Oui, depuis que je suis ici, il y a eu au moins trois attentats revendiqués par Daech à Kaboul. Ça, c’est nouveau et c’est des attentats massifs. Dernièrement, lors d’une manifestation de l’ethnie Hazara, il y a eu 80 morts. Ils ne sont pas très présents à Kaboul, ils sont plutôt dans l’est.

Daech se bat à la fois contre le gouvernement et contre les talibans.

Qui les supporte? Qui sont-ils vraiment ? Ce sont des questions que tous les Afghans se posent. »

Q : Comment se porte l’Afghanistan en 2017?

« Je dirais que c’est un très beau pays, mais un pays qui est meurtri. Beaucoup de problèmes de santé mentale, beaucoup de problèmes de dépendance aux drogues. Environ 10 % de la population s’injecte de l’héroïne.

On peut faire des changements ici, mais d’un point de vue global, il n’y a pas beaucoup d’espoir en Afghanistan. La situation ici est complètement chaotique. Je ne comprends pas qu’avec tout l’argent qu’on a injecté ici nous en sommes encore à un tel point de misère, d’insécurité et de corruption.

Personne n’arrive à rien contrôler ici, et envoyer plus de troupes n’est pas la solution. Quand vous tuez un taliban, il y a dix membres de sa famille pour le venger.

Beaucoup de gens regrettent l’occupation soviétique, car aujourd’hui c’est l'ère de l’obscurantisme et de l’insécurité totale. »

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