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Au coeur des opérations de l'armée irakienne contre l'État islamique

Centre des opérations, province de Salahiddine. Dans ce lieu névralgique de la bataille contre le groupe armé État islamique, au nord de Bagdad, on entend très bien le son des combats à quelques centaines de mètres.

Un reportage de Marie-Ève Bédard, envoyée spéciale en Irak

Homme âgé, à la voix grave, le major-général Jouma Anad Al-Jabouri est chargé des opérations. Il explique qu'il aime bien être au cœur des affrontements.

Des hommes portant tout un assortiment d'uniformes entrent et sortent sans arrêt, tablette intelligente à la main, pour lui présenter des images satellites du secteur et demander des frappes aériennes. La radio posée au centre de la table crachote des coordonnées géographiques que des troupes au combat souhaitent bombarder.

« Cette pièce est un commandement uni. La moitié de ceux que vous voyez font partie de la mobilisation populaire. Nous travaillons ensemble, planifions ensemble », soutient le major-général.

Pas de distinction entre les combattants

La coalition internationale dont fait partie le Canada maintient qu'elle ne travaille qu'avec les armées irakienne et kurde, plutôt qu'avec les différents groupes armés qui se sont joints au combat. Mais à quelques kilomètres de ces combats, c'est une subtilité qui se perd.

Un technicien reçoit les appels du terrain et passe l'information au commandement pour l'identification des cibles. Photo : ICI Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Le commandement retransmet les coordonnées des cibles potentielles, peu importe qui les réclame, pour les ajouter à la liste.

Ce qui se passe par la suite est à la discrétion des officiers de la coalition. Une grande source de frustration pour le général Jouma : « Si on donne dix cibles, ils n'en éliminent que deux ou trois et ils ignorent les sept autres. Je leur dis de frapper, que j'en prends la pleine responsabilité, c'est à n'y rien comprendre. En 2003, tous les jours, il y avait un millier de bombardements, un millier! S'ils voulaient vraiment nous aider, je vous assure qu'ils le pourraient. Je leur donne les cibles, mais ils n'en frappent pas plus de 15 %! Parfois même, ils nous contactent pour nous dire qu'ils voient un véhicule avec des hommes armés dedans. »

Conséquence, dit le général, il faut se montrer patient avec ceux qui affrontent le groupe armé État islamique de face.

Pour voir le nombre de frappes sur votre appareil mobile, cliquez ici.

Cibler une mosquée

À quelques kilomètres du QG provincial se trouve la raffinerie de Baiji, la plus importante d'Irak. Les forces gouvernementales et l'EI se disputent le contrôle de l'inestimable source de revenus depuis près d'un an.

Les artilleurs tentent de toucher la mosquée. Photo : ICI Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Sur le toit d'un édifice en périphérie de la raffinerie, le cheikh Aziz, commandant d'une milice sunnite, pointe à l'horizon ce qu'il croit être une cible idéale pour les bombes de la coalition : une mosquée. « Nos hommes ont repoussé l'ennemi, et maintenant, il est retranché dans la mosquée. Mais la coalition ne veut jamais frapper les mosquées, alors on doit utiliser l'artillerie », explique-t-il.

Le cheikh Aziz guide les artilleurs. Photo : ICI Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Une première tentative. Puis une deuxième. Puis une troisième. Toutes ratent la cible de plusieurs dizaines de mètres. Le cheikh Aziz guide les efforts par radio. Après une dizaine de rectifications : succès.

« Je suis très heureux! Nous l'avons parfaitement frappée! Nous allons frapper de nouveau », s'exclame le commandant de milice.

La dévastation après les combats

Le cheikh Aziz et ses hommes sont chez eux ici. Ils ont dû combattre des voisins, des cousins, des frères qui ont prêté allégeance au groupe État Islamique.

Le village de Mazraa est libéré de l'emprise de l'EI, mais à quel prix? Partout dans le village, on ne voit plus que dévastation, bombes artisanales non explosées et restes humains. Mazraa est devenu inhabitable.

La veste d'un kamikaze potentiel. Photo : ICI Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

En allant de maison détruite en maison détruite, il faut prendre garde de ne pas poser le pied n'importe où. Le village n'a pas encore été nettoyé des milliers de traquenards posés par un ennemi battant en retraite. Prenant les devants, le cheikh Aziz montre la veste d'un kamikaze potentiel qui a été laissé derrière par l'EI, encore bourrée d'explosifs et reliée à des fils qui longent la route.

Des corps et autres restes humains aussi jonchent toujours le sol. Avec le mercure qui atteint presque les 50 degrés, l'odeur est insupportable. « On a tué onze membres de Daech ici. Il y en a un ici, un autre là, et là-bas », décrit le cheikh.

Un peu plus loin, on voit le reste d'une jambe, toujours vêtue d'une botte de combat, gisant à côté d'une tombe improvisée pour l'un des combattants de l'EI.

De fragiles victoires

Rien ne garantit que la brigade de Salahiddine pourra garder la mainmise sur Mazraa. Déjà, ils en ont perdu et gagné le contrôle à trois reprises. C'est comme ça depuis des mois sur plusieurs fronts en Irak. Des victoires se transforment en défaites. On avance et on recule.

Manque de troupes, manque d'expérience ou, selon ce qu'affirmait le secrétaire américain à la Défense après la chute de Ramadi, manque de volonté et de motivation de la part des Irakiens.

Des problèmes qui ne minent pas l'EI, malgré l'entrée en scène de la coalition internationale il y a plus d'un an. Sa capacité de ravitaillement ne s'essouffle pas plus que sa capacité de recrutement. L'EI n'a pas d'avions de chasse. Mais ça ne l'empêche pas de semer la mort, un kamikaze ou un véhicule piégé à la fois.

Même si le général croit que les chasseurs et les bombardiers de la coalition devraient en faire beaucoup plus pour mettre en échec ce fanatisme des combattants de l'EI, ce ne sont peut-être pas les armes les plus adéquates.

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