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Aung San Suu Kyi brisera le silence sur la crise des Rohingyas

La dirigeante birmane Aung San Suu Kyi, qui a annulé sa participation à l'Assemblée générale des Nations unies dans la foulée de la déclaration de l'ONU sur la minorité rohingya, a indiqué qu'elle s'exprimera sur le sujet devant ses compatriotes en Birmanie, la semaine prochaine.

Mise sur la sellette par l’ONU, qui a déclaré que les Rohingyas étaient victimes « d’un nettoyage ethnique » en Birmanie, l’ancienne icône de la lutte démocratique contre la junte militaire à la tête du pays et prix Nobel de la paix a choisi d’éviter l’Assemblée générale de l’ONU pour « parler de réconciliation nationale et de paix » dans une allocution télévisée le 19 septembre prochain, selon le porte-parole du gouvernement, Zaw Htay.

Aung San Suu Kyi est critiquée par la communauté internationale en raison de son silence sur le sort de la minorité musulmane de l’État de Rakhine, notamment. Quelque 379 000 Rohingyas ont fui les violences de la Birmanie, à majorité bouddhiste, vers le Bangladesh depuis la fin du mois d’août. L’armée birmane mène depuis ce temps une campagne de répression contre cette minorité musulmane à la suite des attaques de rebelles rohingyas contre des troupes du pays.

Ancienne dissidente parvenue à la tête du pays en avril 2016, Aung San Suu Kyi s’était engagée, l’an dernier devant l’Assemblée générale de l’ONU, à soutenir la minorité musulmane. Elle avait promis de « s'opposer fermement aux préjugés et à l'intolérance » et de promouvoir les droits de la personne, tout en demandant à la communauté internationale de se montrer « compréhensive et constructive ».

Aung San Suu Kyi « nous avait promis la paix, mais nous ne l'aurons jamais », a déploré un Rohingya réfugié au Bangladesh depuis 25 ans. « Nous avons été et continuerons sans cesse à être persécutés. »

Le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme a déclaré que cette crise était « un exemple classique de nettoyage ethnique », caractérisé par des « exécutions », des « tirs sur des civils en fuite » et des incendies de villages.

« Nous avons reçu de multiples rapports et des images satellites montrant des forces de sécurité et des milices locales brûlant des villages rohingyas, et des informations cohérentes faisant état d'exécutions extrajudiciaires, y compris de tirs sur des civils en fuite », a déclaré lundi le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Zeid Ra'ad Al Hussein.

Le Conseil de sécurité à huis clos

Le Conseil de sécurité de l’ONU tiendra une réunion à huis clos mercredi. La réunion s'annonce divisée, puisque la Chine, premier investisseur étranger en Birmanie, a réitéré son « soutien » à la Birmanie. Pékin a également loué « ses efforts pour préserver la stabilité de son développement national ».

« Nous espérons que le Conseil de sécurité va proposer des décisions substantielles et notamment un embargo sur les armes », a déclaré le représentant de Human Rights Watch Phil Robertson.

Les Rohingyas, une minorité musulmane, sont traités comme des étrangers en Birmanie, un pays d’Asie du Sud-Est bouddhiste à plus de 90 %. Ils sont ainsi apatrides même si certains vivent en Birmanie depuis des générations. Ils sont victimes de multiples discriminations; ils sont notamment soumis à du travail forcé, victime d’extorsion et de restrictions à la liberté de mouvement. Ils font aussi l’objet de mariages injustes et de confiscation de terres.

Plusieurs prix Nobel de la paix –Malala Yousafzai, Desmond Tutu et le dalaï-lama– ont appelé Aung San Suu Kyi à intervenir dans le conflit.

Bien qu’elle ait manifesté l’intention d’intervenir, Aung San Suu Kyi doit composer avec la montée des bouddhistes extrémistes en Birmanie. De plus, l’armée birmane dispose d’une grande autonomie et elle demeure toute puissante dans la zone de conflit où les Rohingyas sont persécutés. L’armée détient également trois ministères clés : l’Intérieur, les Frontières et la Défense.

« Aung San Suu Kyi doit parler, c'est un impératif moral pour elle », a estimé Phil Robertson, ajoutant que « ce n'est pas seulement sa réputation internationale qui est en jeu, mais aussi son statut vis-à-vis de l'armée ».

Que peut faire le Conseil de sécurité pour venir en aide à cette population?

Peu de chose, dit le politologue Jean-François Rancourt en entrevue à Radio-Canada.

M. Rancourt pense que la Chine bloquera toute tentative de résolution contre le Myanmar. « La Chine a des intérêts économiques et stratégiques vitaux dans la région », rappelle le politologue.

Comment expliquer le silence d'un prix Nobel de la paix comme Aung San Suu Kyi, une grande militante de la démocratie qu'on admirait?

« Cela soulève beaucoup de questionnements », estime M. Rancourt qui explique ce silence par plusieurs facteurs.

Il y a d’abord la question des militaires, qui sont indépendants du pouvoir d’Aung San Suu Kyi. Cette dernière, pour être à la tête du gouvernement, compte tenu de la constitution qui l’empêche d’être présidente, a conclu une entente avec les militaires leur garantissant en contrepartie une entière autonomie. Il en est de même pour les forces de police et les forces aux frontières.

Il y a également « tout ce mouvement de moines bouddhistes qui ont répandu des messages haineux, islamophobes, depuis des années. Et même si le leader et ce groupe en particulier ont été muselés durant la dernière année, leurs idées se sont propagées au sein de la population ». Ils sont maintenant appelés aux urnes pour voter. « Si une majorité de la population a des ressentiments contre les Rohingyas, ce serait très risqué pour Aung San Suu Kyi d'entreprendre quoi que ce soit en leur faveur », poursuit Jean-François Rancourt.

Mais qu'est-ce qui explique cette persécution des Rohingyas qui dure depuis très longtemps?

M. Rancourt précise que les Rohingyas sont perçus par une grande partie des Birmans comme « des immigrants illégaux », dont les ancêtres sont arrivés pendant la période de colonisation britannique, ce qui rend à leurs yeux non légitimes leurs revendications de citoyenneté.

Les Rohingyas, qui n'ont aucun droit au Myanmar, ne peuvent pas envoyer leurs enfants à l'école. « Ils ne peuvent même pas sortir des villages où ils habitent. »

« Ils sont privés d'à peu près tous les droits qu'on peut imaginer. Cela inclut même certains contrôles sur les naissances », ajoute M. Rancourt.

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