Le flux migratoire de la Turquie vers la Grèce a considérablement baissé depuis l'entrée en vigueur de l'accord Europe-Turquie, qui prévoit l'expulsion de tous les demandeurs d'asile arrivés après le 20 mars. Mais pour ceux qui sont déjà en Grèce, la situation est devenue extrêmement pénible.

Sylvain Desjardins

  Un texte de Sylvain Desjardins

À Lesbos, par exemple, plusieurs milliers de réfugiés sont gardés captifs en attendant d'être renvoyés en Turquie. Et ceux qui n'ont pas encore été arrêtés le seront sans doute bientôt.

« Ils disent qu'ils vont expulser les gens. Mais moi, je n'ai rien vu encore. »

Hassan est arrivé à Lesbos il y a seulement quatre jours, à bord d'un de ces petits canots pneumatiques de mauvaise qualité fournis par les passeurs turcs. Il a 39 ans, il est Marocain et sans emploi. Il avait bien entendu les nouvelles, au cours des dernières semaines; il sait qu'il risque d'être renvoyé chez lui malgré les efforts et l'argent investis dans ce voyage clandestin. Mais il est venu quand même. Et pour l'instant, le grand déplacement n'est pas encore commencé.

Hassan a pourtant très peu de chance d'être admis en Grèce ou ailleurs en Europe. Il est considéré comme un réfugié économique. Il vient en Europe pour du travail, pour un salaire, pour améliorer ses conditions de vie. L'Europe n'accepte plus ce type de réfugié. Surtout pas en ce moment.

Selon toute probabilité, ce Marocain sera tôt ou tard arrêté et conduit au camp de Moria, où sa demande d'asile sera rejetée. Il sera ensuite conduit par bateau en Turquie, où il aura le choix d'habiter dans un autre camp aux conditions de vie minimales ou... de rentrer chez lui.

L'Union européenne a promis de verser une fortune à la Turquie (6 milliards d'euros, soit près de 9 milliards de dollars) pour l'aider à gérer ce nouveau flux migratoire. Mais on ne sait pas comment la Turquie va traiter ces dizaines de milliers de personnes ramenées d'Europe, qui vont rejoindre les rangs de centaines de milliers d'autres exilés ayant fui la guerre en Syrie.

Pour l'instant, Hassan vit incognito dans un petit camp de tentes aménagé récemment sur un terrain municipal, en bord de mer. On appelle ce camp « La cuisine sans frontières ». Il a été mis sur pied il y a six semaines par un américain de Seattle, Joe Eckerson, un simple citoyen qui sait cuisiner et qui voulait se rendre utile.

Au début, une vingtaine de personnes sont venues. Ils sont maintenant plus de 250. Des Pakistanais, surtout. Des gens comme Hassan, qui ont réussi à ne pas se faire arrêter en sortant du bateau, ou encore qui ont réussi à déjouer la surveillance des policiers du camp de Moria pour s'enfuir.

Il sait pourtant que son petit camp alternatif ne fera pas de vieux os. Le maire de Mytilène, la plus importante ville de Lesbos, est venu l'avertir il y a deux jours. La police va raser ce camp avant le début de la saison touristique, qui débute en mai.

« On le sait, aucune clôture, aucune loi n'empêche les gens de migrer pour leur survie. Tôt ou tard, ils vont trouver une nouvelle route », dit Joe.

Dans l'intervalle, Hassan et les autres habitants de La cuisine sans frontières essaient désespérément de quitter l'île pour se rendre à Athènes, la grande ville, où il sera plus facile de trouver un petit boulot et de se fondre dans la foule. Ils se disent prêts à payer des passeurs qui fabriquent des papiers d'identité pour monter à bord d'un de ces grands bateaux situés à proximité du camp. C'est d'ailleurs pour cette raison que notre Marocain ne veut pas être photographié.

« Si je ne peux pas trouver l'argent pour acheter de faux papiers, j'essaierai de me cacher sous les camions qui montent à bord des navires », dit-il.

Comme les centaines de milliers d'autres qui sont passés par ici au cours de la dernière année, rien ne semble pouvoir l'arrêter.

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