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Comment se porte la démocratie dans le monde? La réponse en carte

Moins de la moitié de la population mondiale vit dans une démocratie. Les libertés individuelles sont en recul depuis 10 ans et la Corée du Nord et la Russie n'en sont pas les seules responsables. De nombreux régimes autoritaires passent complètement inaperçus. État des lieux.

Selon l’ONG américaine Freedom House, 50 pays sont encore gouvernés sous des régimes autoritaires, alors que 56 autres sont seulement « en partie libres ». Réunis, ces États, qui offrent très peu de liberté à leur population, surpassent les 86 où l’organisme estime que les institutions démocratiques permettent à leurs résidents de jouir de droits politiques et civiques.

Les libertés dans le monde

Pratiquement aucun continent n’y échappe, bien que la situation soit particulièrement inquiétante au Moyen-Orient et dans le nord de l’Afrique, selon Freedom House.

L’Asie centrale connaît aussi son lot de dirigeants autoritaires, notamment dans l’ex-URSS. Quant à l’Amérique, certains pays font l’objet d’une étroite surveillance, comme Cuba ou l’Équateur. Même le Vieux Continent fait encore partie du lot avec le Bélarus, souvent considéré comme la dernière dictature d’Europe.

Constat alarmant : la démocratie périclite depuis 10ans, pendant que moins de pays parviennent à faire des gains pour rompre avec les régimes politiques autoritaires.

« Je suis excessivement inquiet, admet le professeur titulaire à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa André Laliberté. Ce qu’on observe, c’est le retour des hommes forts, comme Vladimir Poutine en Russie ou Recep Tayyip Erdogan en Turquie. » Même les États-Unis ont élu Donald Trump, qui a, selon lui, tout le caractère d’un politicien populiste.

Le concept de dictature, où tout le pouvoir politique est concentré entre les mains d’un seul individu – ou d’un petit groupe d’individus – a beau avoir évolué, plusieurs pays présentent encore des caractéristiques qui collent à la peau des régimes autoritaires.

L’ABC de la dictature

Le dictateur moderne, aussi appelé despote ou tyran, a généralement une personnalité forte, voire narcissique, qui explique peut-être pourquoi des dirigeants comme Kim Jong-un, en Corée du Nord, attirent l’attention des médias sur la situation dans leur pays.

Mais d’autres, plus discrets, parviennent à se maintenir au pouvoir sans se faire remarquer. Par exemple, en Ouzbékistan, la mort du président Islam Karimov après un règne de 25 ans, en septembre 2016, a mis en lumière l’oppression dans ce pays d’Asie centrale qui passait généralement inaperçu.

Comme lui, les dirigeants à la tête de régimes autoritaires sont la plupart du temps élus. « On sait déjà que le président Poutine va être réélu en Russie, parce qu’il a la mainmise sur les moyens de communication, sur les partis politiques, sur les institutions en général », ajoute André Laliberté.

Des élections ne riment pas nécessairement avec la démocratie.

L’apparence de démocratie

« Beaucoup de pays, comme en Afrique, au Moyen-Orient ou en Asie centrale, ont des institutions démocratiques qui n’ont pas eu le temps vraiment de se cristalliser », explique André Laliberté. Ce sont des institutions qui n’ont souvent de démocratique que le nom. »

Une fois élus, les dictateurs modernes peuvent se donner tout le pouvoir et les moyens de le conserver longtemps. « Ceux qui se sont déjà accaparé le pouvoir, comme dans les pays de l’ex-URSS, y sont parfois demeurés même après la chute de l’Union des républiques socialistes soviétiques », précise le professeur à l’Université d’Ottawa.

Même si la constitution de ces pays limite le nombre de mandats et d’années qu’ils peuvent passer au pouvoir, rien ne les empêche de modifier les lois sous leur contrôle.

L’organisation de référendums, par exemple, permet aux dirigeants de prolonger leur mandat, plutôt que d’organiser une élection qui donnerait l’occasion à l’opposition de s’organiser et de faire campagne sur tout ce qui va mal dans le pays.

Islam Karimov, de l’Ouzbékistan, et son équivalent au Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaïev, ont utilisé cette méthode pour demeurer en poste. Noursoultan Nazarbaïev est d’ailleurs le seul président qu’a connu le pays depuis son arrivée au pouvoir en 1990.

Pour maintenir l’apparence de démocratie, des élections s’imposent à l’occasion, mais celles-ci sont souvent avancées ou organisées à des dates irrégulières pour déstabiliser l’opposition.

Quant aux élections dites « normales », elles consacrent la plupart du temps les dirigeants avec un fort pourcentage d’appuis de la population, ce qui s’accompagne de soupçons de fraude électorale tant du côté de l’opposition que de la communauté internationale, dont les observateurs peuvent rarement surveiller le scrutin.

En Guinée équatoriale, par exemple, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo est réélu chaque sept ans depuis 1979 avec 93 % à 99 % des voix. Il est par ailleurs le neveu d’un ancien président de la République, Francisco Macías Nguema, écarté du pouvoir par un groupe de militaires appuyés par l’actuel dirigeant.

Les coups d’État sont fréquents pour remplacer des régimes autoritaires qui vivent sous le commandement de l’armée ou de la police.

Une histoire de famille

Dictature rime aussi moins souvent que par le passé avec monarchie. La dernière monarchie absolue d’Afrique se trouve au Swaziland, où le roi Mswati III dirige le pays depuis 1986, choisi par son père qui régnait avant lui. Une histoire de famille qui perdure depuis 1885.

En Corée du Nord, Kim Jong-un a lui-même obtenu le pouvoir après son père, Kim Jong-il, qui avait succédé au sien, et ainsi de suite.

« C’est un cas plutôt aberrant que celui d’une dynastie communiste qui prévoit déjà leur fils comme remplaçant, juge André Laliberté. Mais c’est un problème qui existe même dans les démocraties. »

Au Gabon, où la réélection d’Ali Bongo est contestée depuis août 2016, le pouvoir reste entre les mains d’une même famille. Ali Bongo et son père cumulent d'ailleurs 40 ans à la tête du pays.

Comment vivent les peuples soumis à des régimes autoritaires?

« Il y a plus de systèmes démocratiques qu’avant, mais des élus avec un bâillonnement d’opposition, ça existe. Là, maintenant, il y a des élections, mais on s’arrange pour que l’opposition ne soit pas très présente », critique la directrice générale d’Amnistie internationale pour le Canada francophone, Béatrice Vaugrante.

Son organisation soutient la population civile qui subit au quotidien les contrecoups de la « non-démocratie » et attire l’attention de la communauté internationale sur les problèmes engendrés.

« Ce sont surtout les mouvements d’opposition qui subissent des arrestations et, en général aussi, les médias suivent, alors que les journalistes en prennent pour leur grade et se font arrêter, juger et inculper », ajoute Béatrice Vaugrante.

Le printemps dernier, en Gambie, le chef du plus grand parti d’opposition, Ousainou Darboe, et 18 autres personnes ont été condamnés à la prison pour s’être opposés au régime de Yahya Jammeh, qui contrôle le pays depuis 20 ans.

Le cas de l’Ouganda est également vivement dénoncé par Amnistie internationale, puisque son dirigeant Omar El-Béchir est accusé par la Cour pénale internationale de crimes contre l’humanité. Cette mise en accusation ne l’empêche pas pour autant de maintenir son emprise sur le pays depuis 1989.

Le développement économique se fait au nom du musellement de la liberté d’expression. Ça n’empêche pas les pays d’évoluer économiquement parlant, mais sous le joug d’une liberté d’expression complètement muselée.

Béatrice Vaugrante, DG d’Amnistie internationale pour le Canada francophone

Le bilan en matière de droits de la personne – la liberté d’expression, de religion, d’association et de circulation – est donc très peu reluisant dans les pays où sont établis des régimes autoritaires. Ces droits ne sont tout simplement pas respectés dans une longue liste dressée par l’organisme. « C’est la misère. Il y a des inégalités assez flagrantes » dans ces pays, se désole Mme Vaugrante, alors que les populations y vivent dans un climat de peur.

La peine de mort est parfois encore courante, comme c’est le cas en Arabie saoudite. Là-bas, et sous d’autres régimes autoritaires, les droits des femmes sont en outre hautement limités. L’homosexualité est aussi largement criminalisée autant en Russie qu’en Afrique.

Ces situations sont cependant mieux rapportées qu’auparavant. « La société civile est vibrante. Elle bouge, s’organise. Les jeunes ont accès à des technologies [qui permettent d’exposer les violations] à leurs risques et périls. Ils prennent d’énormes risques en s’opposant au pouvoir », reconnaît Béatrice Vaugrante.

« Vous et moi aussi, on peut agir, assure-t-elle. C’est à nous de demander des comptes [...] Le but, c’est de faire la lumière sur ces situations. »

Béatrice Vaugrante déplore cependant que l’Occident se taise trop souvent devant les injustices commises ailleurs dans le monde.

« Un régime autoritaire commence à l’être [aux yeux des médias] au moment où il y a une répression sanglante », explique à son tour le professeur au département de philosophie de l’Université de Montréal, Christian Nadeau. C’est la raison pour laquelle, selon lui, énormément de régimes autoritaires passent sous le radar.

Les grandes démocraties complices de l’autoritarisme

Vivre dans une démocratie ne devrait pas donner bonne conscience, ajoute celui qui s’intéresse aux théories de la démocratie. Le Canada, les États-Unis et plusieurs pays d’Europe collaborent avec des régimes autoritaires. La vente d’armes ou d’autres équipements militaires est un exemple parmi tant d’autres.

Il y a un intérêt de la communauté internationale pour que ces pays demeurent sous des régimes autoritaires, selon Christian Nadeau.

Si ces pouvoirs se maintiennent en place sur des dizaines d’années, c’est aussi parce qu'ils ont des appuis de nos soi-disant démocraties, qui, à l’extérieur de leurs frontières, vont contribuer au maintien en place de régimes très autoritaires.

Christian Nadeau, professeur de philosophie à l’Université de Montréal

Paradoxalement, c’est aussi l’Occident qui permet souvent de mettre en lumière les dictateurs qui sévissent dans le monde, selon Noomane Raboudi, professeur en études politiques à l’Université d’Ottawa.

« Malheureusement, dans les soixante dernières années, on a fait en quelque sorte le choix de soutenir les statu quo pour un semblant de stabilité. On a préféré soutenir des dictateurs qui sont capables de maintenir un minimum de stabilité et de sécurité », poursuit-il.

Aucune démocratie n’est exemplaire à ce niveau-là, croit aussi André Laliberté de l’Université d’Ottawa.

Les démocraties occidentales sont coupables, par exemple, de ne pas vouloir dénoncer les violations des droits de la personne dans des pays comme l’Arabie saoudite ou en Chine, parce que ce n’est pas bon pour les affaires.

André Laliberté, professeur à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa

« Il y a, d’une part l’indifférence des gouvernements pour des raisons d’intérêts commerciaux, renchérit-il. Mais ce qui est d’autant plus inquiétant, c’est qu’une importante fraction de la population soutient des gens qui ont le tempérament autoritaire. Des politiciens qui sont prêts à faire fi des libertés civiques et de la liberté de presse pour faire avancer leurs politiques anti-immigration ou contre le libre-échange. Moi, ce que je crains, c’est que ça va aller plus mal avant de s’améliorer. »

Dans son rapport annuel, Freedom House indique d’ailleurs que « l’incapacité de l’Europe à répondre à la crise migratoire » générée par l’instabilité politique au Moyen-Orient « est devenue le prétexte utilisé par les politiciens populistes pour s'opposer à l’Union européenne et les valeurs libérales qu’elle représente. »

Que reste-t-il du printemps arabe?

Le printemps arabe a démontré que la stratégie de l’Occident de maintenir des régimes autoritaires pour préserver la stabilité est complètement « inefficace, fausse et improductive », selon Noomane Raboudi. D’ailleurs, cinq ans après le soulèvement des peuples du Moyen-Orient afin de chasser du pouvoir certains dictateurs, la situation est toujours aussi tendue.

« Le mouvement a été détourné, dénonce Noomane Raboudi. Les revendications des populations arabes étaient comme toutes celles des peuples opprimés, mais, aujourd’hui, on voit très bien qu'avec la géopolitique complexe de la région, des acteurs extérieurs et des acteurs idéologiques intérieurs se sont emparés de ces soulèvements-là pour les diriger dans leurs intérêts ».

Selon le professeur à l’Université d’Ottawa, le régime d’Abdel Fattah Al-Sissi, en Égypte, n’est guère mieux que celui de Hosni Moubarak avant lui. La Syrie et la Libye, elles, sont encore à feu et à sang.

« Ce sont des États inachevés dans lesquels il y a toujours des crises politiques, des luttes pour le pouvoir, et ça fait en sorte que les pays deviennent presque ingouvernables par des mécanismes de démocraties comme nous les connaissons », ajoute-t-il.

« Dans une dictature, tout va bien jusqu’au dernier quart d’heure », résume le professeur Raboudi.

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