Retour

Crise des migrants : une journée sur les côtes de la Turquie

La crise des migrants est alimentée par ces milliers de personnes qui quittent le Proche-Orient par la mer pour tenter de rejoindre l'Europe. Notre correspondant Sylvain Desjardins s'est rendu à l'un de ces points de passage, en Turquie, au bord de la mer Égée. Il nous raconte une des journées qu'il a passées là-bas.

Une chronique de Sylvain Desjardins

Assos, Turquie. 17 septembre. Depuis 8 heures ce matin, nous avons vu une douzaine de zodiacs remplis bien au-delà de leur capacité, quitter les côtes turques vers l'île de Lesbos, en Grèce, située à une dizaine de kilomètres.

Il y a encore des groupes qui attendent dans les bois, sur la côte. Cela veut dire qu'au moins 1000 personnes auront fait le voyage à partir d'ici. Il existe de nombreux autres sites du genre le long des côtes. Un flux continu.

De temps à autre, un des passeurs quitte le petit port de pêche en bateau rapide et se rend aux points d'embarquement pour superviser les départs.

Sur la plage, deux ou trois jeunes hommes font monter les migrants dans les canots pneumatiques. Ils montent eux-mêmes à bord quelques minutes et reviennent à la nage. Les migrants sont laissés à eux-mêmes. La personne désignée pour tenir la barre n'a, en général, aucune expérience de navigation. Les passeurs agissent en toute impunité.

Les policiers du port voient tout et laissent faire.

Le pêcheur qui nous transporte dans son vieux bateau ne veut pas trop s'approcher. Il repère trois hommes, plus haut dans la montagne. Il dit qu'ils sont armés. Il a peur. Il règne une atmosphère de petite terreur au port d'Assos.

Le capitaine Hassan avait d'abord refusé de nous emmener. Lui aussi a peur des passeurs. Certains l'ont déjà menacé avec des couteaux et des fusils parce qu'il avait conduit un groupe de touristes près d'un de leurs sites d'embarquement.

Il s'est ravisé et a accepté de nous conduire en mer, mes deux collègues de la télévision et moi, lorsqu'il a su que d'autres pêcheurs l'avaient fait malgré tout.

Le capitaine Hassan aura bientôt 60 ans. Il a élevé sa famille avec les revenus de la pêche et a même réussi à s'acheter un second bateau, plus spacieux, pour emmener les touristes.

Mais depuis quelques mois, il n'arrive plus à gagner sa vie. D'abord, parce qu'il ne peut plus naviguer où il veut, par peur des passeurs. Aussi parce qu'il craint d'abîmer son moteur : la mer est remplie de vêtements, d'objets qui flottent, abandonnés par les migrants après leur départ. Et il n'ose plus quitter le port la nuit, de peur de se faire voler ses bateaux.

Il dit qu'il a secouru des dizaines de migrants qui avaient fait naufrage au milieu de leur traversée. Ses yeux s'embuent lorsqu'il raconte qu'il a sauvé des bébés de la noyade ou qu'il a repêché des corps de noyés.

Plus de 2500 migrants sont morts noyés en Méditerranée depuis le début de l'année.

Les passeurs kurdes qui négocient aux abords du village d'Assos ont pu engranger entre 500 000 $ et 1 million de dollars aujourd'hui. C'était autant hier et ce sera pareil demain.

Plus d'articles

Commentaires