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Danger réel d’un nouveau califat de l’EI en Asie du Sud-Est

L'attaque djihadiste de la ville de Marawi, dans le sud des Philippines, ravive la crainte que cette région ne devienne une nouvelle province du groupe armé État islamique. Explications.

Un texte de Danielle Beaudoin

Quelques centaines de combattants islamistes occupent toujours une partie de Marawi, plus d’un mois après l’attaque de la ville. Il s’agit de différents groupes, dont deux factions principales qui ont prêté allégeance au groupe armé État islamique :

  • Le groupe Maute, dirigé par deux frères. Les Maute ont occupé à deux reprises en 2016 la localité de Butig, au sud de Marawi, où ils ont remplacé le drapeau philippin de l’hôtel de ville par celui de l’EI. Ils ont aussi participé à l’attentat meurtrier du marché de Davao, toujours dans le sud du pays, en septembre 2016.
  • Abou Sayyaf, un groupe spécialisé dans les prises d’otages et dirigé par Isnilon Hapilon. Ce dernier serait l’émir de l’État islamique aux Philippines. Dans une vidéo de l’EI diffusée en juin 2016, on voit des combattants de quatre groupes djihadistes prêter allégeance à Hapilon. L’homme est par ailleurs un des criminels les plus recherchés par le FBI, et les États-Unis ont mis sa tête à prix pour 5 millions de dollars américains. C’est d’ailleurs la tentative de l’armée philippine de capturer Hapilon qui a déclenché les hostilités dans Marawi le mois dernier.

Le sud des Philippines comme porte d’entrée?Le groupe armé État islamique essaie-t-il, avec la bataille de Marawi, de mettre un pied en Asie du Sud-Est? Il n’y a pas d’éléments concrets qui le prouvent, mais on peut penser que oui, estime Bruno Hellendorff, chercheur au Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP) et coauteur d’une étude récente sur les craintes d’un califat en Asie du Sud-Est.

Il suffirait qu’un groupe qui se revendique de l’EI arrive à contrôler une zone, explique le chercheur. Et la région de Mindanao, dans le sud des Philippines, est la candidate principale, en raison des troubles et des conflits qui y règnent depuis longtemps, ajoute-t-il.La menace existe, croit aussi Romain Quivooij, chercheur associé au Centre d’excellence pour la sécurité nationale de l’Université Nanyang Technological, à Singapour.« Le danger est réel, car Mindanao est depuis des décennies une espèce d’aimant pour les militants extrémistes de toute la région et aussi parce que des militants d’Asie du Sud-Est engagés avec l’EI en Syrie ont appelé leurs compatriotes à rejoindre Mindanao et à combattre là-bas », souligne Romain Quivooij.Cela dit, il faut mettre cette menace en perspective, ajoute-t-il. Malgré les déclarations d’allégeance de groupes locaux, l’État islamique n’a toujours pas accordé le statut officiel de province à Mindanao.Pourquoi? « Parce que ces groupes et factions qui veulent devenir l’EI en Asie du Sud-Est n’ont pas réussi à tenir des localités entières et à s’implanter durablement sur un territoire donné, comme c’est le cas en Libye, par exemple », explique Romain Quivooij.

Des dizaines de groupes terroristes séduits par l’EIDonc, dans les faits, entre 700 et 800 combattants djihadistes de la région, d’abord indonésiens, ont rejoint les rangs de Daech en Irak et en Syrie.Des dizaines de groupes et de factions locales, surtout aux Philippines, en Indonésie et en Malaisie, ont prêté allégeance au groupe armé État islamique. L’EI a permis à ces différents groupes de trouver un « nouveau liant », explique Bruno Hellendorff.

Amateurisme et enjeux locauxIl n’est pas si simple pour le groupe armé État islamique de s’installer en Asie du Sud-Est. Le premier obstacle, selon les experts, c’est la dimension locale des conflits, que ce soient des rivalités ethniques ou encore des visées indépendantistes. Les motivations des uns et des autres divergent.Et si l’influence idéologique de l’EI est incontestable, surtout dans le sud des Philippines, elle n’explique pas tout, selon Romain Quivooij. « Parmi les facteurs qui poussent des jeunes à grossir les rangs d’organisations comme Abou Sayyaf, il y a la pauvreté, le sentiment d’être abandonné par le pouvoir central à Manille et, de manière générale, l’absence de perspectives. »Autre écueil à ne pas à dédaigner, la majorité des djihadistes d’Asie du Sud-Est ne parlent pas arabe.Ce qui peut notamment retenir l’EI, c’est l’amateurisme des groupes locaux. « On voit des terroristes indonésiens se faire sauter tout seuls sur un parking en essayant de mettre au point leurs bombes. Donc ce sont des choses qui arrivent encore », note Bruno Hellendorff.

Les autorités de la région pourraient aussi donner du fil à retordre à Daech.

Des patrouilles maritimes conjointesLes autorités de la région s’inquiètent de la menace d’un nouveau califat sur leur territoire. Elles ont déjà commencé à renforcer leur coopération, avec l’échange de renseignements et l’organisation de patrouilles maritimes et aériennes conjointes en mer de Sulu, au sud-ouest des Philippines. Des eaux sillonnées par les pirates et les combattants djihadistes.La coopération régionale ne doit pas s’arrêter là, estiment les experts. Il faut aussi s’attaquer au financement des groupes terroristes et faire un travail de déradicalisation, notamment dans les prisons, croit Bruno Hellendorff.

Il faudrait aussi « une véritable politique économique visant à offrir des opportunités de subsistance autres que les activités illégales ou l’embrigadement dans des groupes armés », conclut le chercheur.

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