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Découvrez le sherpa canadien, guide du Sommet du G7 à Charlevoix

Le parcours vers le G7 est long, sinueux et parfois même semé d'embûches. La réussite du sommet de Charlevoix repose en grande partie sur les épaules d'un homme : Peter Boehm, le représentant personnel de Justin Trudeau. Derrière 48 heures de sommet se cachent des mois de travail intense.

Un texte de Marc Godbout

Tension, pression, intensité. Même devant l’inconnu et l’incertitude, Peter Boehm est en parfait contrôle.

Et il veut casser une image : « Ce n’est pas vrai que tout est réglé à l’avance. »

Pour faire avancer les thèmes de sa présidence, Justin Trudeau a misé sur le sous-ministre, un diplomate de carrière, un vétéran des G7.

Peter Boehm chapeaute tous les aspects de la présidence canadienne du G7, de la préparation du sommet aux négociations du communiqué final. Dans le dernier droit, les nuits sont courtes.

Dans les coulisses de la diplomatie du G7

Ils défendent les positions de leurs dirigeants. Ils sont leurs conseillers diplomatiques. On les surnomme sherpas. Le magazine The Economist les a baptisés ainsi parce qu’ils préparent des sommets à l’instar des porteurs tibétains.

Comme chaque année, ils se rencontrent pour construire un consensus et surtout éviter un G7 divisé comme celui de l’an passé en Italie. Le président Trump avait fait bande à part, notamment sur les changements climatiques.

Peter Boehm a déjà présidé quatre réunions préparatoires depuis le début de l’année. Elles servent aussi de baromètre pour les leaders du Groupe des sept.

Déjà, à la mi-avril, au neuvième étage de l'édifice Lester B. Pearson, à Ottawa, le protectionnisme et l’unilatéralisme américain alimentent des tensions alors que les sherpas sont réunis pour la troisième fois en vue du sommet.

Le retrait à venir des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien est vu comme une provocation.

Dans ce contexte, Peter Boehm se félicite d’avoir quand même pu donner du rythme aux discussions, mais il sait que le plus difficile reste à venir. Il reste deux mois de travail avant le sommet. « Maintenant, il y a plus de vitesse dans nos délibérations. Certainement, il y a des points de vue différents. Je dois faire rapport au premier ministre », explique-t-il.

Il mise alors sur la prochaine rencontre pour que les choses s’arriment, pour arriver à s’entendre sur une ébauche du communiqué final.

Le rendez-vous de Baie-Saint-Paul, un mois plus tard, pourrait être déterminant.

Pas juste une affaire de diplomatie

« Le premier ministre m’a donné instruction de monter un sommet plus inclusif, plus transparent dans les consultations », explique fièrement Peter Boehm.

C’est ainsi que pendant plusieurs mois, lui et des hauts fonctionnaires ont parcouru le pays pour consulter les Canadiens.

En fait, jamais dans l’histoire du G7 ou du G8, le pays hôte n’aura accordé autant d’importance à la consultation et à l’inclusion dans les mois précédant un sommet.

Les jeunes, les chambres de commerce, le milieu scientifique, les syndicats, les groupes de réflexion et les femmes ont eu leur mot à dire, donnant lieu à un vaste dialogue depuis janvier.

Mais le temps file et Peter Boehm admet que la pression vient de partout. Elle vient aussi du programme que le gouvernement Trudeau s’est lui-même fixé en voulant, par exemple, faire de l’égalité homme-femme un élément central du sommet.

Le sherpa sert de courroie de transmission entre les leaders du G7 et le Conseil consultatif sur l’égalité des sexes que copréside l’ambassadrice du Canada en France, Isabelle Hudon.

Baie-Saint-Paul, un moment-clé

Dans le long trajet qui précède le sommet, les sherpas doivent garder une chose à l’esprit. Un principe fondamental guide le G7, celui du consensus. Et l’ultime symbole qui en émerge est le communiqué final.

Fin mai, quelques jours avant la quatrième rencontre des sherpas à Baie-Saint-Paul, Peter Boehm fait le point. Il glisse un indice à propos de l’état des discussions en réponse à la question suivante : « Dans un communiqué final, jusqu’à quand pouvez-vous travailler sur les mots? »

« C’est la grande question pour nous, répond-il. Parce que dans le passé, on a émis aussi des déclarations de la présidence, pas nécessairement un communiqué final, même si c’est la tradition. Le plus grand défi, c’est le temps. »

Une déclaration de la présidence est habituellement plus courte, plus générale qu’un communiqué final. Un compromis pour sauver les meubles? Peut-être, au cas où.

La dernière fois qu’un pays hôte du G7 a choisi cette option, c’était en 2007, en Allemagne. La quatrième et dernière rencontre préparatoire des sherpas pourrait donc déterminer la suite.

Le Canada joue gros et a tout intérêt à garder le groupe intact. Le G7 demeure une des rares tribunes internationales où il peut encore exercer une influence.

« On a des défis »

Le 24 mai, Justin Trudeau arrive à Baie-Saint-Paul pour rencontrer les sherpas du G7 et mettre la main à la pâte en fin de journée. Dans une pièce en retrait, Peter Boehm lui fait part du portrait le plus récent : « Nous sommes dans des discussions ouvertes, mais les dossiers sont difficiles. On a des défis. »

La présence du premier ministre à la table permettra de faire progresser les discussions sur l’égalité des sexes et sur les océans, mais en début de soirée, alors que Justin Trudeau a quitté les lieux pour Toronto, l’ambiance dans la salle où les sherpas négocient tranche avec celle de l’après-midi.

Parce que d’autres enjeux restent particulièrement délicats alors que des sanctions commerciales américaines se profilent à l’horizon. Ce soir-là, nous devions être présents lors des premières minutes de discussions, mais en raison du climat tendu, le plan a changé.

Au début de la nuit, le sherpa américain, Everett Eissenstat, l’émissaire de Donald Trump, se rend vers sa chambre pour faire rapport à la Maison-Blanche. Il donne l’image d’un homme sûr de lui. « Satisfait? », lui demande-t-on. La réponse de l'Américain est tout aussi courte que la question : « Toujours! »

Malgré tous les efforts et les stratégies, malgré cette quatrième rencontre préparatoire, l’absence de vision commune sur le commerce et les changements climatiques rend plus que jamais incertain le traditionnel communiqué final.

L’art de la diplomatie est un équilibre entre ténacité, flexibilité et créativité, mais il a parfois ses limites.

Et à partir de maintenant, malgré tout le travail en amont, Peter Boehm doit composer jusqu’à samedi avec un climat des plus volatils.

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