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Déménagement de l'ambassade américaine à Jérusalem : pourquoi maintenant?

Donald Trump pourrait changer le cours de l'histoire au Moyen-Orient cette semaine. Le président doit décider s'il déménage l'ambassade américaine en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem, décision qui traîne depuis 1995 et qui constituerait un tournant majeur dans la politique américaine dans la région.

Radio-Canada s’est entretenu avec Sami Aoun, directeur de l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord à la Chaire Raoul-Dandurand et professeur titulaire à l’Université de Sherbrooke, afin de comprendre le contexte et les conséquences de cette décision.

Propos recueillis par Julien McEvoy

Quand vous avez entendu M. Trump en campagne promettre à plusieurs reprises de déplacer l’ambassade américaine à Jérusalem, vous en avez pensé quoi ?

Ce n’est pas le premier candidat à faire une telle promesse. C’est une aspiration israélienne à laquelle tous les candidats à la présidence américaine répondent en campagne. M. Trump ne se distingue donc pas des autres [Une loi adoptée en 1995 prévoit le déménagement de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem, mais son application est bloquée tous les six mois depuis plus de 20 ans.].

Sauf qu’avec lui, il y a une dose de dogmatisme, une part de convictions profondes. Il partage ce trait avec son vice-président, Mike Pence, ainsi qu’avec l’aile évangélique de son parti. Ils croient qu’il faut vraiment annoncer que Jérusalem est la capitale officielle d’Israël.

Sauf que M. Trump, comme tous les autres présidents, est aussi très pragmatique. Il va peser et soupeser les dégâts, les dommages, les acquis et les bienfaits de sa décision.

Pour l’instant, il sait très bien qu’il y aura une conséquence sécuritaire, soit des attaques contre des ambassades, des consulats, des personnalités ou des dignitaires américains dans le monde.

Il comprend aussi le risque d’attiser et d’aggraver la colère antiaméricaine.

Il y a une certaine réticence [à déclarer Jérusalem comme la capitale d’Israël] de la part de son conseiller à la sécurité nationale, le général H. R. McMaster.

Les États-Unis retardent cette décision depuis plus de 20 ans. Pourquoi maintenant ?

Les acteurs palestiniens commencent à peine une réconciliation qui a passé par beaucoup de secousses. Ils viennent d’officialiser une entente entre le Fatah et le Hamas qui va mener au retour de l’autorité palestinienne dans le district de Gaza.

Les acteurs palestiniens ont été tellement lents à régler leur chicane que le rapport de force dans la région est devenu complètement à l’avantage du gouvernement israélien.

Que pensez-vous que Trump annoncera cette semaine ?

Il va annoncer quelque chose, mais il va jouer sur les mots, il va rendre sa déclaration la moins partisane possible.

La question palestinienne est peut-être devenue secondaire dans la région, mais sa symbolique ne l’est pas.

Je crois que le président va déclarer Jérusalem capitale d’Israël, et Abou Dis, en banlieue de Jérusalem, capitale politique de Palestine.

Il va prendre un peu de ce que l’on trouvait dans les accords de Camp David [Réunion de Bill Clinton, Yasser Arafat et Ehoud Barak en 2000, où aucun accord n'est conclu en raison notamment du statut de la ville de Jérusalem], qui ont avorté à la dernière minute, mais qui ont été acceptés par tout le monde.

Il va s’engager à assurer l’accès aux lieux saints pour les trois religions, que ce soit par des garanties internationales ou par une armée de paix.

Il va affirmer qu’il n’y aura aucun changement dans l’état actuel des lieux saints.

Voilà à peu près où il peut aller, car le rapport de force n’est pas en faveur des Palestiniens.

Comment cela sera-t-il reçu au Moyen-Orient ?

La guerre en Syrie a paralysé cet État, qui pourrait théoriquement faire la différence dans la question palestinienne.

Sinon, il y a une sorte de guerre civile actuellement entre sunnites et chiites, une guerre de procuration entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Le Hezbollah est impliqué dans cette guerre, et il n’a pas intérêt à ouvrir une bataille avec Israël.

Pour l’instant, le monde musulman est plus préoccupé par sa propre discorde sunnite-chiite, par la guerre contre le terrorisme. Chaque pays craint pour sa propre survie : le Liban risque l’effondrement, le Qatar est en conflit avec les Saoudiens, les Frères musulmans sont en désarroi en Égyptele président Sissi n’arrive pas à s’imposer.

Il y a tellement de troubles internes au lendemain du printemps arabe que la question palestinienne n’a plus le même poids sur l’échiquier géopolitique.

Les Saoudiens ont besoin mordicus de Trump. Pour eux, la menace ne vient plus des Israéliens, mais de l’Iran, du Yémen et de l’Irak. Il y a un glissement de l’ennemi, Israël n’est plus une source de menace existentielle pour les Arabes du Golfe, c’est plutôt l’Iran impérial, nostalgique de son passé glorieux, chiite, non arabe, [...] qui est la menace.

C’est pourquoi Jared Kushner [conseiller et gendre de Donald Trump] a fait plusieurs visites en Arabie Saoudite. Il préparait le terrain pour l’annonce de cette semaine.

Ce sera une défaite symbolique importante [pour les Palestiniens], mais pas surprenante, car le fil des événements et des situations désastreuses dans le monde arabe a fait qu’Israël a le gros du bâton.

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