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Depuis le coup d'État avorté, les Turcs sont de plus en plus divisés

Cinq semaines après la tentative de coup d'État, l'opération « nettoyage » est toujours en cours en Turquie. Les prisons débordent. Plus de 30 000 personnes, surtout des militaires, ont été emprisonnées. Des dizaines de milliers d'autres ont été congédiées ou suspendues de leur travail. Une atmosphère de chasse aux sorcières règne dans le pays.

Sylvain Desjardins

  Un texte de Sylvain Desjardins

Le drapeau rouge au croissant et à l'étoile blanche est plus visible que jamais à Istanbul. Il est déployé en format géant sur les immeubles qui encadrent la mythique place Taksim et sur les ponts qui enjambent le Bosphore. En apparence, le sentiment d'indignation populaire exprimé contre les putschistes à la mi-juillet, fortement insufflé par le président Recep Tayyip Erdogan, tient toujours. Et ce symbole nationaliste ne va pas disparaître de sitôt du paysage.

Le 15 juillet a été proclamé « Jour de la commémoration des martyrs » par le régime. Ce jour-là, 270 personnes ont perdu la vie dans les combats entre factions rivales de l'armée. Dans les jours qui ont suivi, plus de 70 % des Turcs ont affirmé soutenir le président Erdogan. C'est encore aujourd'hui le message dominant.

« Unis contre les auteurs du coup raté »

Dans le quartier Fatih, dominé par une des plus imposantes mosquées d'Istanbul, on continue de célébrer la résistance populaire contre la rébellion. Derrière son comptoir, le restaurateur Fikret Uzman parle d'une voix basse, mais déterminée : « Je suis un partisan de l'AKP [le parti du président Erdogan], mais je travaille avec les membres d'autres partis politiques pour venir en aide aux familles des martyrs. Nous sommes tous unis contre les auteurs de ce coup raté ».

Le restaurateur âgé de 68 ans croit que l'arrestation de dizaines de milliers de personnes était tout à fait appropriée. 

C'est un commentaire entendu à de nombreuses reprises au cours des derniers jours, dans divers quartiers de la « métropole aux sept collines », qui compte plus de 15 millions d'habitants.

Mais les voix discordantes sont aussi nombreuses. Ceux et celles qui acceptent d'exprimer leur dissidence sont nerveux. Et discrets. Tout le monde sait que des milliers de personnes ont perdu leur emploi après avoir émis des critiques contre le gouvernement sur les réseaux sociaux.

Dans un quartier huppé du centre d'Istanbul, les langues se délient, si l'on respecte l'anonymat. Une étudiante italo-turque, âgée de 23 ans, nous confie rapidement : « Il y a beaucoup trop d'arrestations. Il y a encore de nombreux barrages policiers sur les routes. Et il y a trop de tensions dans le pays. Ce n'est pas normal ».

« C'est évident qu'il y a une chasse aux sorcières dans ce pays », nous dit un retraité de l'industrie automobile rencontré sur le trottoir. « Il y a un nettoyage en cours. Le gouvernement va trop loin avec ces arrestations d'avocats, de juges, de journalistes et de gauchistes ».

Dans une rue commerçante de ce même quartier, un avocat dans la trentaine nous confie lui aussi son indignation : « Avec l'état d'urgence, le système judiciaire ne fonctionne plus. Le gouvernement ne fonctionne plus. Les médias ne fonctionnent plus. Les gens croient tout ce qu'ils voient ou entendent dans les médias officiels. Personnellement, je constate que les investisseurs étrangers doivent maintenant travailler avec des amis du régime. Je suis très pessimiste quant à l'avenir du pays ».

Dans le quartier Besiktas situé sur les rives du Bosphore, les petites rues commerçantes comptent de nombreuses terrasses où les Istanbuliotes boivent de la bière sous le soleil.

Au sein de cette population de type « classe moyenne de gauche », on parle volontiers aux journalistes étrangers. Pas de police en vue. Une jeune femme à la chevelure longue et abondante nous dit sans baisser la voix : « J'ai peur que nous, les femmes, nous devions toutes porter la burqa ici, un jour. Nous allons devenir des esclaves. Mais moi, je vais me battre. Et je vais voter pour un autre parti aux prochaines élections. Nous avons besoin d'un nouvel Atatürk ».

Sur une petite place où s'époumone un guitariste-chanteur dans l'indifférence générale, un vendeur de poissons nous fait signe d'approcher. Il veut nous dire qu'il a confiance en l'avenir. Il avance que si trop de gens ont été arrêtés par erreur, ils seront certainement libérés. « Il faut faire confiance au gouvernement, on n'a pas le choix », dit-il. « Mais c'est vrai qu'on ne sait jamais », enchaîne-t-il.

Tout près, un employé de banque dans la cinquantaine avancée résume le sentiment général : « Nous, les Turcs, nous ne sommes pas Arabes et nous ne sommes pas Européens. Nous sommes différents. Et nous allons trouver notre propre voie, notre propre solution à tout ça ».

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