Retour

Des migrants clandestins arrivent en Ontario par camion

Comme au Québec et au Manitoba, des réfugiés entrent aussi en Ontario à la différence qu'ils arrivent clandestinement par voies terrestres cachés dans des camions. Deux associations qui viennent en aide aux migrants demandent à Ottawa de suspendre l'entente entre le Canada et les États-Unis sur les tiers pays sûrs.

Un texte de Jean-Philippe Nadeau

Le Dr Paul Caulford affirme qu'il a soigné une cinquantaine de réfugiés depuis deux mois dans sa clinique de Scarborough, « la plupart pour des engelures ». Le Centre de santé canadien pour les immigrants et réfugiés est le seul établissement du genre dans la région torontoise. Le Dr Caulford parle essentiellement de femmes et d'enfants qui voyagent par famille de deux ou quatre individus, clandestinement dans des poids lourds.

Ils sont, pour la très grande majorité, originaires du Nigéria, du reste de l'Afrique subsaharienne et quelques-uns de Syrie. « Ces familles ont payé jusqu'à 15 000 $ un passeur pour entrer au Canada dissimulées dans un véhicule de transport », dit Paul Caulford. Le Dr Caulford explique que ses patients lui ont rapporté que leur camionneur les avait laissés aux petites heures du matin dans un parc de la métropole et qu'un bon samaritain les avait aidés à trouver un refuge.

Certains sont aux États-Unis depuis douze ans, d'autres viennent d'aussi loin que de la Géorgie et du Texas et la plupart n'avaient pas de vêtements chauds pour faire la traversée du continent à bord de poids lourds.

S'ils sont renvoyés aux États-Unis, ils craignent d'être extradés dans leur pays, où ils risquent d'être victimes de la guerre, d'enlèvements, d'excision et de trafic sexuel.

Dr Paul Caulford, directeur du Centre de santé canadien pour les immigrants et réfugiés

Le médecin n'a toutefois pas voulu nous mettre en contact avec l'un de ses patients parce qu'ils sont trop effrayés à l'idée d'être rapportés aux autorités canadiennes et d'être expulsés aux États-Unis. Il pense néanmoins que leur nombre est beaucoup plus important, parce qu'il n'a vu que ceux qui avaient besoin de soins après leur périple.

Une barrière naturelle

Le groupe No One Is Illegal demande au gouvernement fédéral de suspendre l'entente entre le Canada et les États-Unis sur les tiers pays sûrs. En vertu de cet accord, les demandeurs d'asile qui se présentent à un poste frontalier terrestre au Canada sont renvoyés aux États-Unis, parce que ce pays n'est pas considéré comme étant dangereux. La situation est toutefois différente dans les aéroports.

On ne peut traverser la frontière à pied en Ontario à cause d'une barrière naturelle qui l'encercle au sud par les Grands Lacs, par le fleuve Saint-Laurent à l'est et par les rivières Pigeon et Rainy à l'ouest. C'est donc à la sortie des ponts qui enjambent un plan d'eau que des réfugiés peuvent légalement demander l'asile en s'adressant aux douaniers canadiens.

Selon l'Agence des services frontaliers du Canada, moins d'un pour cent des camions sont fouillés à la frontière en Ontario en raison d'un trafic routier très important, particulièrement à Fort Érié et à Windsor. Les contrôles se font de façon aléatoire, puisqu'il serait impossible d'inspecter tous les poids lourds à la main, avec des chiens ou encore des miroirs télescopiques.

L'entente sur les pays tiers sûrs prévoit toutefois quelques exceptions, si bien que quelques-uns sont autorisés à entrer en Ontario. Selon l'ASFC, le nombre de demandeurs d'asile a d'ailleurs augmenté de 72 % de janvier 2016 à janvier 2017 aux postes-frontières de la province. Le groupe No One Is Illegal précise néanmoins que la très grande majorité d'entre eux sont expulsés dès leur arrivée aux douanes.

Une pétition contraignante

Le porte-parole du groupe, Macdonald Scott, affirme que le Canada devrait tous les laisser entrer légalement à la frontière, puisque la majorité de ceux qui arrivent clandestinement dans la province font une demande d'asile dès le lendemain dans un bureau de l'immigration.

Le groupe a lancé une pétition rassemblant déjà plus de 45 000 noms pour forcer le gouvernement Trudeau à abroger l'entente sur les pays tiers sûrs.

Que le Canada leur accorde la résidence permanente, parce qu'ils ont de bonnes raisons de ne pas rester aux États-Unis et de fuir les conditions de vie dans leur pays.

Macdonald Scotte, porte-parole de No One Is Illegal

M. Scott ajoute que leur séjour pourrait être court au Canada, parce qu'on ne sait pas si le Président Trump sera mis en accusation aux États-Unis.« Certains pourraient alors y retourner », explique-t-il. Pour l'heure, les récentes décisions des tribunaux américains n'offrent aux réfugiés qu'un léger répit.

« Nous ne pouvons toutefois pas attendre que les tribunaux se prononcent au cas par cas avant qu'Ottawa n'adopte une politique cohérente à leur sujet ; M. Trump pourrait en outre nommer des juges qui seront plus favorables à ses décrets que les précédents », dit-il.

L'Association canadienne des avocats pour les réfugiés demande elle aussi au gouvernement fédéral d'annuler l'entente canado-américaine, au moins de façon temporaire, le temps que l'on en sache davantage sur les intentions du président américain.

Sans cet accord, ces réfugiés ne risqueraient pas leur vie pour venir ici, mais il y a maintenant un état de panique aux USA depuis l'élection de Donald Trump.

Andrew Brouwer, coprésident de l'Association canadienne des avocats

Me Brouwer explique que de nombreux étrangers qui ne sont pas forcément issus du Moyen-Orient ou du Mexique sont inquiets aux États-Unis, parce qu'ils n'ont pas réussi à régulariser leur situation au fil des années dans ce pays.

« Certains sont entrés avec un visa d'étudiant, d'autres, un permis de travail, d'autres ont soumis une demande de réfugié et ont été autorisés à rester sur le territoire américain en attendant la réponse des autorités de l'immigration ou un appel des tribunaux », explique l'avocat.

Réactions du gouvernement

La ministre ontarienne des Affaires civiques et de l’Immigration, Laura Albanese, était émue d'apprendre que des individus risquaient leur vie en traversant la frontière cachés dans des camions.

Il est consternant que des individus mettent leur santé en danger pour venir ici. Nous travaillons avec le ministère de la Sécurité communautaire pour vérifier si c'est le cas et se préparer à intervenir le cas échéant.

Laura Albanese, ministre des Affaires civiques et de l’Immigration

Mme Albanese souligne qu'il n'est toutefois pas question de les rejeter et que l'Ontario a su faire sa part l'an dernier pour accueillir des milliers de réfugiés syriens dans la province. Elle ajoute qu'elle a approché son homologue fédéral pour parler du problème.

Elle assure enfin que tous ces réfugiés ont droit à des soins de santé gratuits en vertu d'une entente entre le fédéral et les provinces.

Les deux associations craignent néanmoins que le flux de réfugiés à la frontière américaine n'augmente dans les prochaines semaines, lorsque la Maison-Blanche émettra de nouveaux décrets contre l'immigration illégale. Pour l'heure, les récentes décisions des tribunaux américains n'offrent aux migrants qu'un léger répit selon elles.

Plus d'articles