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Devrait-on diffuser la guerre en direct sur Facebook?

Les forces irakiennes tentent depuis le début de la semaine de reprendre la ville de Mossoul au groupe armé État islamique (EI). Certains médias ont choisi de retransmettre le début de l'offensive en direct sur Facebook, une première dans le paysage médiatique, soulevant de nombreuses critiques d'internautes.

Un texte de Johanne Lapierre

Les chaînes Al-Jazira et Channel 4 ont toutes deux diffusé pendant près de quatre heures, lundi, des images provenant de l'agence de presse kurde Rudaw. Le Washington Post a également diffusé ces images en direct pendant un peu plus de deux heures sur sa page Facebook consacrée à l'actualité internationale. Des diffusions qui ont rejoint des centaines de milliers de personnes.

Dans les commentaires sous les publications, ainsi que sur d'autres médias sociaux comme Twitter, de nombreux internautes se sont interrogés sur la pertinence d'un tel choix. En plus, comme le permet la diffusion en direct sur Facebook, des émoticônes se superposaient aux images de guerre, ce qui a soulevé de nombreuses questions sur la pertinence du choix de la plateforme de diffusion.

Traduction : Le 21e siècle. Un endroit où nous diffusions la guerre en direct sur le web pendant que Facebook nous incite à « réagir » avec une émoticône.

La nouvelle étape dans la couverture médiatique?

Nous avons demandé les points de vue des professeurs de journalisme Thierry Watine, de l'Université Laval, et Jean-Hugues Roy, de l'UQAM, relativement à cette controversée diffusion.

Thierry Watine croit que l'on doit, dans un premier temps, se demander si ce qu'on voit sur Facebook contribue à une meilleure compréhension de ce qui se passe sur le terrain. « Est-ce que ce type de traitement via les médias sociaux, [voir] un conflit en direct où on peut même intervenir, mettre des "smileys", des commentaires, cela contribue-t-il à améliorer la compréhension des enjeux? Ma réponse, c'est non. Personnellement, je trouve que c'est une forme de dérive. »

Jean-Hugues Roy croit de son côté que les médias doivent choisir ce qui est d'intérêt public ou pas. « Moi, je ne le ferais pas, si j'étais responsable d'une salle de presse. Les médias ont une responsabilité sur ce qu'ils diffusent. Mais qu'Al-Jazira le fasse, pour son public, je peux le comprendre », dit-il.

M. Roy n'est pas nécessairement surpris qu'une telle étape ait été franchie. « Il fallait s'y attendre, je pense. C'était la prochaine étape logique du développement des technologies. Quand CNN est arrivée, il y a des gens qui ont remis en question la retransmission en direct d'images de la guerre », déclare-t-il.

Il rappelle également que lors de la guerre du Vietnam, au cours de laquelle les journalistes qui accompagnaient les militaires ont montré des images dures du conflit, beaucoup de gens étaient choqués.« Aujourd'hui, cela n'a plus rien d'étonnant. Mais à l'époque, ça a bouleversé la façon de faire de l'information, et beaucoup de gens remettaient ça en question. Je pense qu'on revit un autre de ces moments. »

Thierry Watine relève qu'une certaine forme de spectacle en information n'est pas chose nouvelle. « La télévision, depuis 50 ans, participe aussi à une forme de spectacularisation de l'information. Par contre, ce qui est neuf avec Facebook, c'est qu'au spectacle, on ajoute la dimension ludique. La guerre devient un moyen de se distraire », souligne-t-il.

Et les émoticônes? « Ça aussi, c'est nouveau », relate Jean-Hugues Roy. « Cela peut être déroutant un peu, mais ça fait partie du canal qu'on utilise, qui est Facebook. Toute technologie, lorsqu'elle arrive, est un peu déroutante au début. [...] On ne sait pas trop comment réagir avec quelque chose de nouveau. »

Un manque de contexte

Les deux enseignants notent qu'un des problèmes avec cette diffusion en direct est le manque de mise en contexte. « Il faut nous dire d'où cela vient. Qu'est-ce qu'on voit au juste? Quelle est la source des images? », expose Jean-Hugues Roy, qui croit également qu'un avertissement devrait accompagner de telles publications.

M. Watine estime que la présentation des événements en direct, sans filtre, sans recul ni analyse est quelque peu « dangereuse ». « On sait très bien que lorsque l'on montre des images en direct, on ne comprend rien du tout, parce que parfois il ne se passe rien. Donc, il faut meubler. Au fond, ça peut devenir très ennuyeux, parce qu'on attend, et on attend que ça explose, on attend des morts, de l'action. C'est un peu malsain ce direct qui ne sert à rien, qui n'explique rien. Cela n'aide pas à la compréhension des enjeux », dit-il.

Jean-Hugues Roy croit aussi qu'il n'y a rien comme « une histoire bien ficelée, bien racontée ». Mais avec la vitesse à laquelle se transforme le paysage médiatique, il croit que de telles questions vont forcément resurgir. « Il va y en avoir d'autres. On ne sait pas quelle nouvelle forme d'information, quelle nouvelle plateforme va apparaître. Chaque fois, il va falloir se reposer ces questions-là », conclut-il.

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