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Doit-on craindre la Corée du Nord de Kim Jong-un?

Tirs de missiles intercontinentaux, avertissements guerriers qui se multiplient : les tensions entre Pyongyang et Washington sont au plus vif. Kim Jong-un menace même de larguer des missiles près du territoire américain de Guam. Doit-on le prendre au sérieux?

Un article de Sophie-Hélène Lebeuf

Les États-Unis « se trompent lourdement » s'ils se croient en sécurité « parce qu'un océan nous sépare », ont soutenu les autorités nord-coréennes. Mercredi, ils ont même brandi la menace d'un lancer de missiles à quelques dizaines de kilomètres de Guam, qui abrite deux importantes bases militaires américaines.

Kim Jong-un oserait-il aller aussi loin pour défier un adversaire plus puissant que lui?

Ils sont plusieurs, notamment aux États-Unis, à s'interroger sur la santé mentale de ce « gros gamin cinglé » selon les termes du sénateur républicain John McCain. Aux yeux de l'ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki Haley, le dirigeant nord-coréen n’est « pas rationnel » et vit dans un « état de paranoïa ».

Le doctorant en science politique de l'Université McGill Jean-François Bélanger, dont les recherches portent sur la prolifération nucléaire, laisse à d'autres le soin de juger de la stabilité psychologique du dictateur. Mais, constate-t-il, ses bravades ont été « assez payantes » dans les dernières années.

« La Corée du Nord est capable d’utiliser la diplomatie coercitive, de menacer d’utiliser la force pour aller se chercher des concessions en situation de crise », explique le boursier du Centre for International Peace and Security Studies. Malgré les avertissements des présidents américains, elle a par le passé obtenu un retour à la table des négociations ou la diminution de l'effet des sanctions, illustre-t-il.

« Le régime a toujours réussi à naviguer dans des conditions qui lui étaient assez hostiles », renchérit Benoît Hardy-Chartrand, chercheur associé de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques et chercheur au Centre pour l'innovation dans la gouvernance internationale.

Rompue aux « discours extrêmement belliqueux », la Corée du Nord « semble aller plus loin que ce qu’elle a l’habitude de faire », ajoute-t-il. « Depuis un an ou deux, elle a procédé à plusieurs tests de missiles, mais aussi à des tests nucléaires », rappelle l'expert.

Le mois dernier, Pyongyang a effectué deux tirs de missiles intercontinentaux. Ces démonstrations de force pourraient mettre une bonne partie du continent américain à la portée du régime de Kim Jong-un. Il posséderait aussi un missile (KN-08, non testé encore) dont la portée maximale atteindrait 11 500 kilomètres.

« L’idée derrière tout ça est de faire comprendre aux Américains qu’il a la puissance nécessaire pour repousser toute attaque contre lui », explique M. Hardy-Champagne .

« En relations internationales, les États nucléaires ne se font pas envahir », souligne Jean-François Bélanger.

« On dirait que la Corée du Nord tente de repousser la limite - la proverbiale ligne rouge - qui n'est pas clairement établie, même par Donald Trump », dit cependant M. Hardy-Champagne. C’est très risqué, d’autant plus que celui-ci semble démontrer moins de patience que son prédécesseur », analyse-t-il.

Un adversaire américain au discours aussi guerrier

En Donald Trump, Kim Jong-un a trouvé un nouvel adversaire imprévisible, à la rhétorique aussi incendiaire que la sienne.

Le président américain a brandi la menace d'une puissance de « feu et de colère comme le monde n'en a jamais vu » contre la Corée du Nord, si celle-ci renouvelait ses menaces contre les États-Unis. Loin de baisser le ton, il en a remis au cours des jours suivants, ajoutant notamment que le pays « le regretterait très rapidement » s'il poursuivait dans cette voie.

« Du côté de la Corée du Nord, on sait généralement que c’est du bluff, de la rhétorique pour la communauté internationale, pour augmenter son pouvoir de dissuasion, mais on veut aussi montrer sur la scène intérieure qu’on se tient debout devant l’ennemi », explique M. Bélanger. Mais il est rare qu’un président américain ait « une rhétorique aussi enflammée pour répondre aux provocations ».

Donald Trump semble adopter « le même genre de discours, le même vocabulaire que ce à quoi nous a habitués le côté nord-coréen, opine Benoît Hardy-Chartrand, qui évoque une certaine improvisation.

Le président Trump a proféré plusieurs menaces, notamment à l’endroit de la Corée du Nord, rappelle M. Bélanger, sans toutefois les mettre à exécution. « Il s'est créé un problème de crédibilité », avance-t-il.

En avril dernier, il a par exemple annoncé l'envoi dans la péninsule coréenne d'une « armada très puissante » menée par le porte-avions SS Carl Vinson en réponse aux menaces de Pyongyang. Mais le navire faisait plutôt route vers l'Australie pour des exercices militaires conjoints.

« Il s’est mis le dos au mur. Si on dit à outrance qu'on va utiliser la force et qu'on ne le fait pas, un moment donné, quelqu'un va se dire : "les États-Unis ne répondront pas, alors je peux [agir en toute impunité]" », avertit Jean-François Bélanger. « Il a emmené la rhétorique guerrière très loin. Après ça, quelles réponses va-t-il donner aux futures provocations? Ça peut être dangereux », soutient-il.

« Avec tous les problèmes qu’il a chez lui, le président Trump a besoin d’une victoire », glisse-t-il.

Guam menacée

Aucun des deux experts ne pense que la Corée du Nord n'ira de l'avant avec ses tirs de missiles en périphérie de Guam.

« Ça serait extrêmement provocateur de sa part, souligne Benoît Hardy-Chartrand. C’est beaucoup trop dangereux pour Kim Jong-un de passer à l’action, d’autant plus qu’on ne divulgue pas au grand jour une telle stratégie militaire. »

La menace sert notamment à signaler que le régime a la technologie pour envoyer les missiles intermédiaires où il veut, ajoute Jean-François Bélanger, même si on ne peut pas en être certain.

Tout en jugeant le risque « extrêmement faible », il y croit cependant « un peu plus que la semaine dernière ».C’est davantage possible, justement à cause de cette incertitude [entourant les réponses de l'administration Trump] », estime-t-il.

Celle-ci pourrait emmener la Corée du Nord à prendre plus de risques et ainsi causer une escalade des tensions, postule-t-il.

Les missiles sont précis, mais le risque d’erreur subsiste, signale-t-il, insistant sur un scénario « très hypothétique ». « Imaginez qu’il y en ait un qui tombe par accident sur l’île, sur une base américaine, une maison, un village. J'ai de la difficulté à imaginer que les États-Unis ne répondraient pas de façon militaire à quelque chose comme ça sur leur propre territoire. À quoi ressemblerait la réponse américaine? », demande-t-il. À une réponse « mesurée » ou « fulgurante »?

Cela dit, Kim Jong-un et le régime nord-coréen comprennent qu’il est pratiquement impossible de gagner un conflit contre les Américains, estime M. Bélanger

Pékin n'entend pas protéger Pyongyang s’il est instigateur de conflit, signale-t-il. « Mais si la Corée du Nord provoque les États-Unis et que ceux-ci engagent les hostilités, la Chine serait dans une position peu enviable : soutiendrait-elle son allié ou non? Il y a un potentiel d’escalade », avance-t-il.

Washington et Pyongyang savent qu'une guerre serait « dévastatrice pour les deux parties », fait cependant valoir Benoît Hardy-Champagne.

La voie de la diplomatie

Une résolution diplomatique est toujours possible, juge Jean-François Bélanger, rappelant que des crises « plus aigües », comme celle des missiles cubains, en 1962, ont été réglées grâce à des négociations.

« Ce qui est important pour les deux parties, c'est de ne pas perdre la face », fait-il valoir. Plusieurs experts prônent l’annulation des exercices militaires conjoints entre les États-Unis et la Corée du Sud, prévus ce mois-ci, en échange d’un moratoire sur le lancement de missiles, dit-il.

Au-delà du discours public, « la vraie diplomatie ne se fait pas dans les médias », indique-t-il. Mais le fait que l’administration Trump n’ait pas encore nommé d’ambassadeur en Corée du Nord « crée un problème de plus », souligne le doctorant, puisque ce diplomate aurait été « à l’avant-plan » dans ces négociations.

Benoît Hardy-Champagne croit lui aussi à la possibilité d'une « entente tacite » grâce à des « mini-concessions » de part et d'autre. « C'est une issue qui pourrait mener de façon temporaire à une baisse des tensions », croit-il.

« Pendant longtemps on a essayé d’imposer un moratoire sur le nucléaire ou de dénucléariser la Corée du Nord. Je pense que ce n'est plus réaliste, argue de son côté Jean-François Bélanger. N'importe quelle solution qui va commencer en exigeant la dénucléarisation n’ira nulle part. On est rendu dans un nouveau paradigme. La Corée du Nord est une puissance nucléaire et il faut la traiter comme tel. Ne pas le faire devient dangereux. »

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