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En Libye, des migrants épris de liberté sont réduits à l’esclavage

Une vidéo obtenue par CNN prouve ce que de nombreux témoignages ont déjà mis en lumière au cours des derniers mois : des migrants arrivés en Libye dans l'espoir de rallier l'Europe en quête d'une vie meilleure sont plutôt vendus comme des esclaves par des groupes criminels qui profitent de leur situation précaire.

La vidéo, dont l’authenticité a été vérifiée par le réseau américain, montre une scène qui évoque directement le passé esclavagiste du Sud américain au XIXe siècle : on y voit plusieurs hommes à la peau noire présentés à un groupe d’acheteurs par un encanteur qui vante leur qualité pour en tirer le meilleur parti. Elle a cependant été tournée en août 2017, en banlieue de Tripoli.

« Des hommes forts pour du travail agricole », bonimente l’encanteur dans cette vidéo, filmée la nuit, dans un endroit non identifié situé en banlieue de la capitale, Tripoli. Deux hommes sont ensuite vendus en bonne et due forme : « 400? 700? 800? 1200? » lance-t-il, en évoquant les prix en dinars libyens.

Les deux hommes, dont un Nigérian, sont finalement adjugés pour 1200 dinars libyens, soit l’équivalent de 800 $ US. On ne sait pas ce qu’il advenu d’eux.

La vidéo montre ensuite un autre groupe d’hommes noirs, entassé dans un petit local. « Qu’est-il arrivé avec celui du Niger? », demande une voix hors champ, vraisemblablement celle d’un acheteur. « Il a été vendu », lui répond-on.

Une équipe de CNN s’est également rendue sur place le mois dernier. Munie de caméras cachées, elle a été témoin d’un autre encan du genre : une douzaine de personnes y ont été vendues en moins de dix minutes. « Quelqu’un a besoin d’un creuseur? C’est un creuseur, un gros homme fort, il va creuser », entend-on dans cette seconde vidéo, où l’on ne voit pas les « esclaves ».

La journaliste enquêtant sur cette affaire soutient avoir rencontré deux hommes vendus lors de cet encan. Selon elle, ils étaient si traumatisés qu’ils ne disaient rien.

« Comme s'ils étaient une matière première »

Si les images diffusées par CNN sont inédites, le sort de ces migrants, originaires pour la plupart d’Afrique de l’Ouest, est connu depuis plusieurs mois déjà. En avril, l’Organisation internationale pour la migration (OIM) avait notamment publié un rapport braquant les projecteurs sur cette pratique moyenâgeuse.

L’organisation, qui suit le flux de migrants cherchant à atteindre le sol européen pour fuir les persécutions ou la misère endémique dans leur pays d’origine, concluait qu’un nombre croissant d’entre eux était vendu à Sabha, dans le sud de la Libye, par des organisations criminelles impliquées dans le trafic de migrants.

« Les migrants sont vendus sur le marché comme s’ils étaient une matière première », résumait le chef de la mission de l’OIM en Libye, Othman Belbeisi. La traite d’êtres humains est de plus en plus fréquente chez les passeurs, dont les réseaux sont de plus en plus puissants en Libye. »

Selon lui, les esclaves étaient vendus entre 200 $ et 300 $ et leur « maître » les utilisait pour des travaux de construction ou des travaux agricoles. « En ce qui concerne les femmes, on nous a signalé beaucoup de mauvais traitements, de viols et de cas de prostitution forcée », ajoutait M. Belbeisi.

Le rapport de l’OIM avait aussi montré que ces migrants, arrivés souvent sans le sou en Libye après avoir payé des passeurs pour y parvenir, étaient contraints d’appeler leur famille dans leur pays d’origine pour leur extorquer de l’argent. Ils étaient torturés pendant qu’ils parlaient à leurs proches pour que ces derniers soient convaincus de l’urgence d’agir.

Depuis que le flux de migrants tentant d’atteindre l’Europe depuis la Turquie s’est tari, dans la foulée d’une entente entre l’Union européenne et Ankara, la route permettant de gagner le vieux continent depuis la Libye grâce à des bateaux de fortune empruntant la mer Méditerranée est devenue la route de prédilection pour ceux qui n’ont pas abandonné leur but.

Selon les plus récentes informations publiées jeudi dernier par l’OIM, près de 115 000 migrants ont débarqué en Italie en provenance de l’Afrique du Nord depuis le début de l’année. Il s’agit d’une baisse de 30 % par rapport à la même période l’an dernier. 2749 d'entre eux y ont perdu leur vie.

Selon CNN, la baisse du nombre de migrants qui ont réussi à prendre la mer s’explique par une surveillance accrue des gardes-côtes libyens. Cette situation contribuerait à convaincre les criminels impliqués d’en vendre davantage.

L'ONU dénonce la situation des migrants

Dans un communiqué publié mardi, le haut-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Zeid Ra’ad Al-Hussein, dénonce vivement la situation des migrants qui sont détenus en Libye et critique la réponse des autorités européennes dans ce dossier.

« La communauté internationale ne peut pas continuer à fermer les yeux sur les horreurs inimaginables endurées par les migrants en Libye et prétendre que la situation ne peut être réglée qu'en améliorant les conditions de détention », affirme-t-il. « La politique de l'UE consistant à aider les gardes-côtes libyens à intercepter et à renvoyer les migrants [est] inhumaine », ajoute-t-il, en évoquant une situation « catastrophique ».

« Notre système de surveillance montre en fait une détérioration rapide de leur situation en Libye », soutient M. Zeid, en précisant que des « observateurs des droits de l'homme » se sont rendus à Tripoli, du 1er au 6 novembre, pour visiter des centres de détention officiels du Département libyen de lutte contre la migration illégale et s'entretenir avec les migrants détenus.

« Les observateurs ont été choqués par ce qu'ils ont vu : des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants émaciés et traumatisés, empilés les uns sur les autres, enfermés dans des hangars [...] et dépouillés de leur dignité », explique M. Zeid.

Hommes, femmes et enfants détenus dans ces centres ont raconté à l'ONU avoir été battus par les gardes. « Ils nous battent tous les jours, ils utilisent des bâtons électriques, juste parce que nous demandons de la nourriture ou un traitement [médical] ou des informations sur ce qui va nous arriver », a déclaré un migrant camerounais aux observateurs de l'ONU.

« Plusieurs d'entre eux ont déjà été exposés à du trafic, des kidnappings, de la torture, des viols et d'autres violences sexuelles, du travail forcé, de l'exploitation, de graves violences physiques, de la famine et d'autres atrocités au cours de leur séjour en Libye, le plus souvent aux mains de trafiquants et de contrebandiers », souligne M. Zeid.

D'après les chiffres du Département libyen de lutte contre la migration illégale, cités par l'ONU, 19 900 personnes se trouvaient dans ces centres début novembre, contre environ 7000 à la mi-septembre.

L’ONU attribue cette forte augmentation des détentions à des affrontements meurtriers survenus à Sabratha, ville côtière de l'ouest de la Libye qui a longtemps été la plateforme de départs des migrants vers l'Europe.

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