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Entre colère et soulagement, les passagers de l’Aquarius en route pour l’Espagne

Coincés pendant deux jours dans les eaux internationales entre Malte et l'Italie, les 630 migrants à bord du navire Aquarius sont maintenant en route vers l'Espagne. Radio-Canada s'est entretenue mardi avec Aloys Vimard, coordonnateur de projets pour Médecins sans frontières, alors que le bateau venait tout juste de se mettre en route.

Une entrevue de Vincent Champagne

L’autorité maritime italienne, de qui vous dépendez, vous a demandé de vous rendre au port de Valence, en Espagne. Or, les conditions météo prévues sur la Méditerranée au cours des deux ou trois prochains jours sont mauvaises. Est-il sécuritaire d’entreprendre ce voyage?

Quand l’Espagne a proposé le port de Valence pour débarquer les personnes, on leur a répondu que c’était extrêmement sympathique de leur part, mais qu’il n’était pas envisageable d’entreprendre un tel voyage. Les conditions météo, c’est un paramètre, mais il y a aussi les conditions à bord du bateau, comme les conditions sanitaires. De plus, la quantité de nourriture que nous avions à bord ne nous permettait absolument pas de prendre la route de manière sécuritaire.

Mais vous êtes maintenant en route, notamment parce que vous avez pu transférer des passagers sur deux navires italiens qui vont faire le voyage avec vous. C’est donc possible de faire le trajet maintenant?

On a informé les autorités que l’on pourrait entreprendre un tel voyage si on avait assez de nourriture. Il fallait aussi que l’on ait la capacité d’abriter les gens pour qu’ils ne soient pas exposés aux éléments, comme c’était le cas jusqu’ici. Les gens dormaient et vivaient sur le pont, exposés au soleil et au vent. Ce n’est pas souhaitable sur une durée prolongée. Là, on a la capacité d’abriter les personnes, ce qui rend le voyage [sécuritaire].

Il reste combien de migrants sur le bateau?

En ce moment, il y a 106 personnes à bord de l’Aquarius, soit 45 hommes et 51 femmes [et] 10 enfants.

Ça inclut le personnel de SOS Méditerranée, de Médecins sans frontières et l’équipage du bateau?

Le personnel reste à bord. On est une trentaine à bord à prendre soin de ces gens. On a gardé les personnes malades et les personnes que l’on suit depuis le début pour assurer la continuité des soins et la qualité des soins. Les plus vulnérables, ce sont les malades et les enfants.

Y a-t-il du personnel médical sur les deux bateaux italiens?

Il y a un docteur dans chaque bateau, mais ce sont les autorités italiennes qui ont monté les équipes. On leur a remis des rapports médicaux, mais on s’est assuré de garder tous les cas médicaux qui nécessitent des soins à bord de l’Aquarius.

Les gens que vous secourez en mer cherchent un avenir meilleur et ils sont prêts à tout pour se rendre en Europe. Avec autant de passagers à bord, vous avez dû entendre toutes sortes d’histoires...

Je vais vous parler d’un homme de l’Érythrée qui a pris la route il y a deux ans. Il s’est retrouvé dans un réseau de passeurs qui l’ont exploité. Il a été en détention par ces gens de nombreuses fois. Il nous a raconté qu’il s’était fait vendre à plusieurs reprises, qu’il avait été obligé de travailler.

Sa femme était restée au pays, mais elle a pris la décision, malgré ce qu’il pouvait lui raconter des horreurs qu’il vivait, de prendre la route pour aller le rejoindre. Il était extrêmement inquiet. Puis, elle est tombée dans les mêmes réseaux. Il recevait des vidéos de sa femme en captivité, parce que c’est souvent le cas, les personnes qui les détiennent en captivité cherchent des rançons, alors ils prennent des vidéos, ils les envoient aux familles, à tous les proches, pour qu’ils envoient de l’argent.

Il n’a pas eu de nouvelles pendant quatre mois, et finalement, ils ont réussi à se retrouver et à tenter la traversée ensemble.

Comment les gens accueillent-ils l’idée de se rendre en Espagne?

C’est une situation dans la confusion. Nous, on a été transparents tout au long des jours qui sont passés. On les a tenus au courant, c’est notre devoir; et ils ont le droit de savoir, parce que c’est leur destin qui est en jeu. Il y avait un homme particulièrement anxieux qui me disait qu’il perdait confiance, et qu’il allait finir par sauter à l’eau, parce qu’il avait tellement peur d’être renvoyé en Libye qu’il préférait mourir à l’eau.

Globalement, c’était une atmosphère d’angoisse ces derniers jours, donc l’annonce d’enfin apercevoir une fin, c’est un soulagement au sein du groupe. Malgré tout, l’Espagne, certains ne savent pas où c’est, alors on leur a montré sur des cartes. Les réactions de certaines personnes, c’était : « Merci l’Europe, merci de nous accepter! »

C’est vite dit « merci l’Europe ». Le débat est loin d’être réglé en ce qui concerne le sort des migrants qui veulent y entrer. Le refus de l’Italie et de Malte de les accueillir est éloquent en ce sens. Sont-ils conscients d’être au cœur d’un enjeu géopolitique qui les dépasse, mais les inclut?

Vous savez, ils ont été dans des conditions tellement difficiles… On se concentre sur le fait qu’ils n’ont pas perdu la vie, et bien sûr, on ne leur ment pas sur la situation en Europe. Ces gens se focalisent sur le fait d’être en vie, après le parcours par lequel ils sont passés. C’est le soulagement d’avoir fui ce qu’ils appellent « l’enfer ». Petit à petit, ils se tournent vers la suite.

Comment se sent le personnel de SOS Méditerranée et de Médecins sans frontières? Comment vous sentez-vous vous-même?

Très personnellement, et c’est le cas de toute notre équipe, on est épuisés. C’est-à-dire que plus de 600 personnes, c’est beaucoup de travail à tous les niveaux. On est en permanence, 24 [heures] sur 24 sur le pont, c’est extrêmement sollicitant. C’était beaucoup d’énergie. Ça fait trois nuits que je n’ai pas dormi. L’état d’esprit, c’est de la colère.

On a le sentiment que les jeux politiques sont faits avant même [que] la sécurité des personnes [soit assurée], même qu’on s’aperçoit que l’Italie est prête à ne pas respecter les lois maritimes internationales pour des jeux politiques et des menaces politiques auprès de l’Europe. Les discussions européennes doivent avoir lieu, les membres de l’Union européenne doivent prendre leurs responsabilités, mais ce n’est pas en jouant avec la vie des réfugiés en pleine mer que les débats doivent avoir lieu.

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