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Entre les deux Irlandes, une frontière à retardement

Deux ans après le vote des Britanniques en faveur du Brexit, les négociations entre Bruxelles et Londres piétinent. Au centre du litige : la question irlandaise.

Un texte de Sylvain Desjardins, correspondant en Europe

C’est une région où la frontière est partiellement délimitée par le passage d’une rivière.

Ce n’est pas un lieu de division, mais plutôt d’harmonie. La ligne de démarcation entre la république d’Irlande, indépendante, européenne, et l’Irlande du Nord, territoire britannique, n’a aucune importance dans la vie quotidienne des Irlandais. Mais plus pour longtemps.

« Regardez mes poches : j’ai des euros dans la gauche, des livres sterling dans la droite », dit Eamon Fitzpatrick. « Tout le monde fait comme ça, ici! »

Eamon Fitzpatrick tire profit de sa position géographique. Sa station-service et son magasin général sont situés, littéralement, à cheval sur la frontière.

Les prix du carburant sont affichés dans les deux devises. Les clients peuvent payer avec la monnaie de leur choix et, donc, profiter des fluctuations des taux de change.

« Voyez, ce client : il vient du nord pour acheter son essence ici, côté sud, parce que c’est moins cher », dit le commerçant.

La livre sterling a perdu de sa valeur depuis le vote favorable au Brexit. Eamon Fitzpatrick craint que cette chute ne s’aggrave une fois le divorce consommé. Il souhaiterait donc rester en Europe, côté sud, mais cela le forcerait à redessiner tous les chemins d’accès à son commerce.

Il se demande qui va payer pour tout ça.

Même malaise chez les clients de la station-service. « Cette histoire de frontière, c’est artificiel. Il ne devrait y avoir qu’une seule Irlande », lance Stephen Moore, pendant qu’il fait le plein.

Cet enseignant dans la cinquantaine trouve absurde l’idée de devoir surveiller les allées et venues des résidents de la région. « Là où j’habite, dit-il, il y a plein de petites routes qui croisent la frontière. Pour les douaniers, ce serait absolument impossible de tout surveiller! »

Une inquiétude généralisée

Les entrepreneurs qui achètent en gros chez Eamon Fitzpatrick sont aussi très inquiets. Ce sont, en grande partie, des agriculteurs comme Tom Treanor, producteur de lait et de boeuf, à Clones, du côté sud de la frontière.

La ferme de Tom Treanor bénéficie des subventions de l’Union européenne. Que va-t-il se passer au lendemain du Brexit? Doit-on s’attendre à l’imposition de nouvelles taxes, côté britannique?

L’agriculteur a sa petite idée : « S’ils rétablissent la frontière, ça va tout changer pour nous. On va certainement devoir payer des tarifs douaniers et subir des tas de problèmes bureaucratiques. »

Depuis l’entrée du Royaume-Uni dans le marché commun européen, en 1973, les producteurs avaient littéralement oublié l’existence de la frontière, comme l’explique Vivian Gravey, spécialiste des politiques européennes à l’Université Queen’s de Belfast. « On a des moutons élevés dans le nord de l’Irlande, abattus dans le sud, des cochons qui font l’inverse, le lait passe cinq ou six fois la frontière, souligne-t-elle. La bière Guiness est fabriquée à Dublin, mais embouteillée à Belfast… C’est vraiment toute une économie intégrée. »

Les agriculteurs de la république d’Irlande exportent l’équivalent de 6 milliards de dollars canadiens de marchandises par année au Royaume-Uni. Dans le sens inverse, les transactions agricoles sont presque aussi élevées.

Les agriculteurs irlandais, qu’ils habitent au sud ou au nord, réclament d’être exemptés des conséquences du Brexit.

C’est une question de survie, selon Philipp Condell, producteur de champignons.

« Je vis au sud, mais j’ai étudié au nord, à Belfast, dit ce jeune fermier. J’ai épousé une fille du nord et nos familles vivent des deux côtés. Ma pire crainte, dit-il, c’est que si la frontière revient, elle revienne aussi dans nos têtes. »

Le retour de la frontière... et de la guerre?

Cette frontière était bel et bien réapparue dans les années 1970, 1980 et 1990. La guerre entre catholiques et protestants a fait plus de 3000 morts et des dizaines de milliers de blessés jusqu’aux accords du Vendredi saint, en 1998.

Pendant cette période, les contrôles aux postes-frontières étaient aussi réapparus. La présence des militaires britanniques dans la région était considérée par les Irlandais comme une forme de provocation. Les attaques et attentats étaient quasi quotidiens. Beaucoup de gens dans la région se demandent maintenant si tout cela pourrait resurgir avec le rétablissement de contrôles frontaliers.

Le long de cette frontière discrète, il y a aussi des résidents qui appuient le Brexit. Ce sont, en grande majorité, des unionistes britanniques convaincus.

« Le conflit armé ne va pas reprendre à cause du Brexit, bien sûr que non! », lance Howard Brooker, un Britannique qui a grandi ici et qui a combattu pour les Forces de défense de l’Ulster, contre l’IRA catholique, pendant 30 ans. Il a voté pour le Brexit. Et il réfute toutes les craintes de reprise des hostilités.

Mais il avoue que les cicatrices sont encore bien fragiles, 20 ans après la signature des accords de paix. « La vie est énigmatique en Irlande du Nord, finit-il par dire. À première vue, les relations sont très amicales entre nos deux communautés. Mais quand on y regarde de plus près, on voit bien que nos divisions restent très profondes. »

Forte opposition au Brexit

Les catholiques comptent pour 45 % de la population d’Irlande du Nord, et ils ont voté très majoritairement contre le Brexit. Ils ne sont pas les seuls. En Irlande du Nord, on a voté à 56 % contre le Brexit. Il y a donc aussi des protestants qui partagent cette opinion.

Une récente étude démontre d’ailleurs que le pourcentage d’opposition au Brexit est passé à 69 % en Irlande du Nord.

« Nous souhaitons relancer le débat pour la tenue d’un référendum sur le maintien ou non dans le Royaume-Uni », explique Pat Traynor, élu régional du Sinn Fein, le parti républicain autrefois associé aux combattants de l’IRA. Depuis le vote en faveur du Brexit, son parti indépendantiste milite pour une réunification complète des deux Irlandes. Le Brexit leur permet de ramener cette revendication à l’avant-scène, avec les risques de raviver, en même temps, les hostilités.

« Le Brexit pourrait bien aider notre cause », dit Pat Traynor. « Parce qu’à mon avis, il est clair que le retour d’une frontière constitue un frein au développement économique. »

Le gouvernement conservateur de Theresa May répète depuis le début que le Brexit ne va pas entraîner l’apparition de postes-frontières entre les deux régions irlandaises. Mais pour l’instant, les négociateurs européens à Bruxelles ne semblent pas croire que ce soit possible.

La spécialiste des politiques européennes à l’Université Queen’s de Belfast Vivian Gravey est du même avis. Pour elle, si l’intention des dirigeants londoniens est de laisser la frontière ouverte entre les deux régions, toute la négociation devrait d’abord reposer là-dessus.

« Ça voudrait dire rester dans l’union douanière ou renégocier une union douanière différente pour l’Irlande du Nord. C’est compliqué, dit-elle. Beaucoup de gens, ailleurs au Royaume-Uni, n’apprécieraient pas! »

Les catholiques et une partie des protestants d’Irlande du Nord s’ajoutent donc aux Écossais, dans la liste de ceux qui préféreraient quitter le Royaume-Uni plutôt que l’Europe.

Les ramifications du Brexit se multiplient à mesure que le temps passe et que les négociations avec le reste de l’Europe piétinent.

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