Ce week-end de fin octobre, on a cloué le cercueil de la démocratie turque, qui suscitait tant d'espoirs il y a 15 ans. Mise au pas des universités, arrestation de journalistes, retour de la peine de mort... Le président Erdogan a décidé d'en finir avec ses opposants.

Une analyse de François Brousseau

Il n'y a pas si longtemps, au début des années 2000, un politicien dans la quarantaine, nommé Recep Tayyip Erdogan, prenait démocratiquement le pouvoir à Ankara, capitale de la Turquie, à la tête d'une formation nommée « Parti de la justice et du développement ».

On présentait alors ce parti comme l'équivalent musulman d'un parti démocrate-chrétien comme on en trouve en Italie ou en Allemagne.

À Washington, on aimait bien cet Erdogan, et on se moquait volontiers de la méfiance de nombreux Européens devant l'apparente conversion démocratique d'une formation islamiste, dans un pays très majoritairement musulman, mais marqué par trois quarts de siècle de laïcité officielle et autoritaire, héritage de Mustapha Kemal Atatürk.

Tout au long de ses deux premiers mandats comme premier ministre, l'étiquette d'« islamiste modéré » allait coller à la peau de Recep Tayyip Erdogan - et il s'en accommodait très bien.

Cet ancien étudiant en économie à tendance libérale, passionné de football au point qu'il a failli devenir joueur professionnel, allait présider à des années de croissance remarquable de l'économie turque. Une possible adhésion à l'Union européenne était à l'horizon. Les touristes arrivaient par millions. On avait repris les négociations avec les représentants de la minorité kurde. On se déclarait même prêt à réviser le douloureux chapitre historique du génocide des Arméniens...

D'« Erdogan I » à « Erdogan II »

« Erdogan I » était tout beau, tout bon, tout doux... éminemment fréquentable. Oui, oui, oui, qu'on vous disait : la démocratie est possible dans un pays à majorité musulmane... voyez la Turquie !

Mais en 2013, Erdogan baisse le masque. « Erdogan I » fait place à « Erdogan II », bientôt président et non plus premier ministre. Ce printemps-là, il fait réprimer durement les manifestations, au centre d'Istanbul, animées par des écologistes et des riverains qui s'opposaient à la démolition d'un parc, manifestations qui prennent vite un tour politique et global.

Dans les trois années qui suivent, la Turquie vit un spectaculaire virage autoritaire : nationalisme belliqueux; raidissement religieux et traditionaliste appuyé en haut lieu (« la place des femmes est à la maison », dira un ministre); intolérance envers la contestation (surtout quand elle est d'inspiration laïque et pro-occidentale); rupture des négociations avec les Kurdes; détérioration tous azimuts des relations diplomatiques; procès à répétition contre la presse critique...

On ira même, en mars 2016, jusqu'à faire fermer manu militari un journal d'opposition (Zaman)... qui, quelques jours plus tard, reparaît en feuille de propagande progouvernementale.

Le putsch avorté, point de non-retour?

Le point culminant - peut-être le point de non-retour - est sans doute atteint lors du putsch avorté du 15 juillet 2016.

On ne saura sans doute jamais si les accusations contre le célèbre opposant en exil Fethullah Gülen (appuyé selon Erdogan par Washington pour comploter contre Ankara) ne sont qu'un écran de fumée du « nouveau sultan » néo-ottoman.

Gülen lui-même prétend que le « putsch » était en fait une pièce de théâtre sanglante (quelque 300 personnes perdront la vie, ce week-end du 15 juillet), une machination du pouvoir, destinée à justifier par avance le féroce retour de bâton qui allait suivre... et qui semblait, en tout cas, bien planifié.

Dans la foulée de ce théâtre militaire estival, « l'État-Erdogan » va immédiatement frapper, et avec une force inouïe : purges et incarcérations en masse; plus de 100 000 fonctionnaires limogés; 30 000 personnes arrêtées...

Les tout derniers développements, fin octobre 2016, sont l'annonce d'un rétablissement de la peine de mort, la mise au pas des universités (les recteurs seront désormais nommés par le président), et les arrestations de plusieurs journalistes du quotidien d'inspiration laïque, Cumhuriyet. Une publication historique qui, début 2015, avait publié un scoop accablant pour le pouvoir d'Erdogan, semblant prouver que son régime fournissait des armes aux djihadistes de Syrie.

La boucle est bouclée. En Turquie, plus aucune dissidence n'est tolérée. Toute critique est assimilée à de la haute trahison. L'éducation, du primaire à l'université, sera contrôlée par une idéologie d'État. Les médias chanteront les louanges du régime.

La démocratie en pays musulman? En Turquie, on a essayé, mais l'expérience vient d'être brutalement interrompue... par un islamiste élu.

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