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Est-il trop tôt pour sonner l’alerte nucléaire?

Plusieurs gouvernements ont récemment revu leurs plans d'urgence face au climat de tension historique entre les États-Unis et la Corée du Nord et à la menace d'une attaque nucléaire, rappelant les mesures adoptées lors de la guerre froide. Ces plans sont-ils trop alarmistes?

Un texte de Jean-Philippe Guilbault

Le Canada a rouvert récemment deux bunkers et les fonctionnaires fédéraux ont revu les plans d’évacuation des élus. L’Ontario a revu son plan d’urgence en cas d’incident nucléaire. En Suède, les autorités ont débuté la construction de plusieurs abris antinucléaires. Au Japon, des simulations d'attaques sont régulièrement effectuées dans les écoles.

À Hawaï, des sirènes datant de la guerre froide ont été réactivées en décembre. Pour la première fois depuis les années 80, tous les premiers jours de chaque mois, à 11 h 45, un signal d'alerte retentira des haut-parleurs.

C'est sans compter la base militaire de Fort Greely, en Alaska, qui a procédé, l'été dernier, à des tests d'interception de missiles balistiques.

Un vent d'optimisme après la guerre froide

Pour Alex Wellerstein, historien des sciences à l’Institut des technologies Stevens, qui a mis sur pied le site NUKEMAP – qui simule la chute d'une bombe atomique sur une région aux choix de l'internaute – le gouvernement américain a sensibilisé pendant la guerre froide le public à une panoplie de menaces humaines ou naturelles (tremblements de terre, ouragans, tornades).

« [Aux États-Unis] pendant les années 1980, ce qui était connu comme la Défense civile [Civil Defense] s’est transformée en ce qu’on appelle maintenant la Gestion des urgences [Emergency Management], explique Alex Wellerstein. Le premier s’occupait beaucoup d’éduquer le public quant aux comportements à adopter en cas d’attaque nucléaire, alors que le second s’intéresse plus à la planification des agences gouvernementales. »

Or, avec l'apaisement des tensions entre les Américains et les Soviétiques, le volet de la menace nucléaire a été mis en veilleuse.

Ce point de vue est partagé par le doctorant en science politique à l'Université McGill et spécialiste des questions de prolifération nucléaire au Centre d'études sur la paix et la sécurité internationale, Jean-François Bélanger.

« La chute de l'Union soviétique est en corrélation avec un gros vent d'optimisme, explique-t-il. Il y a plein d'États qui avaient décidé de se doter de la puissance nucléaire qui ont abandonné leurs ambitions dans les années 1990. »

D'ailleurs, l'État de Washington cherche aujourd'hui à renverser une loi qui empêche présentement les autorités d'adopter un plan d'urgence en cas d'attaque nucléaire. Adoptée en 1984, cette loi avait été adoptée symboliquement pour marquer la fin de la guerre froide.

Ce sont les « proliférateurs régionaux », notamment le programme nucléaire pakistanais, qui ont remis au goût du jour les programmes de défense, selon le chercheur qui rappelle que l'horloge de l'apocalypse – indicateur du Bulletin of the Atomic Scientists – n'a jamais été aussi près de sonner la fin de l'humanité depuis la fin de la guerre froide.

Menaces réelles

Est-il cependant trop tôt pour ressortir des plans datant de la guerre froide? « Il serait trop tard pour construire ou rouvrir des bunkers lorsque des missiles sont en approche », explique le professeur au Département de science politique du Collège militaire royal du Canada et à l’Université Queen’s, Christian Leuprecht.

Dans le cas de frappes de missiles nucléaires nord-coréens, bien que plusieurs spécialistes trouvent peu probable qu’un tel scénario se produise, les conséquences d’une frappe nucléaire en Amérique du Nord seraient « considérables », obligeant les autorités à se préparer, estime l'expert en sécurité.

« L’environnement de sécurité est en train de changer assez rapidement et la Corée du Nord n’est qu’un aspect parmi plusieurs, explique M. Leuprecht. Il est donc prudent de s’adapter à ce changement, en particulier, car il constitue une menace réelle pour nos pays d’une manière que nous n’avons pas vue depuis la fin de la guerre froide. »

Le défi des autorités est de sensibiliser la population à une menace qui semble peu probable, selon le titulaire de la chaire de relations publiques et communication marketing à l’UQAM, Bernard Motulsky.

Le professeur précise qu’une certaine dose de sensationnalisme peut devenir nécessaire, sans toutefois tomber dans le spectaculaire.

« On le voit avec des risques comme la conduite automobile, illustre-t-il. Si vous faites des publicités spectaculaires, sanglantes, ça attire l’attention, mais habituellement c’est moins efficace, car les conducteurs à risque ne se reconnaissent pas là-dedans, mais ça attire l’attention. »

Le scénario d’une attaque nucléaire en sol canadien peut être plus plausible qu’on l’imagine, selon Christian Leuprecht. « Écoutez, moi je ne fais pas confiance en la technologie nord-coréenne, explique-t-il. Les Nord-Coréens, s’ils décident d’envoyer un missile vers les États-Unis, c’est tout à fait possible que le missile touche en fin de compte le Canada. »

Or, l’expert ne se veut pas alarmiste non plus : aucune menace directe n’est pour le moment envisageable. Cela n’empêche pas les autorités de revoir leurs plans qui peuvent tout aussi bien être utiles pour d’autres types de catastrophes.

Pour Alex Wellerstein, inclure la menace nucléaire dans des plans d'urgence « généraux » a toutefois ses limites.

« Un bon programme de défense civile devrait inclure des discussions au sujet des retombées radioactives, illustre-t-il. Mais il n’y a pas beaucoup d’autres menaces naturelles qui impliquent la présence de ce qui pourrait ressembler à des retombées radioactives. »

De la théorie à la pratique

La fausse alerte au missile balistique qui a semé la confusion à Hawaï a démontré que beaucoup de travail reste à faire pour que les plans mis en place par les autorités soient bien assimilés par la population.

« C’est certainement la leçon qu’il faut tirer de ce qui s’est passé à Hawaï. On a un super système d’alerte, mais les gens d’abord ne savaient même pas que ce système existait et ensuite ils ne savaient même pas quoi faire. »

M. Leuprecht précise que les conseils disponibles sur Internet ne sont pas toujours applicables à la situation dans laquelle les victimes peuvent se retrouver.

« Il faut adapter la sensibilisation et les instructions pour le grand public à la situation géographique. La réponse à Victoria ou à Vancouver, par exemple, serait différente d’une réponse à Halifax ou à Winnipeg. »

Cette sensibilisation doit également se faire sans créer un climat de panique au sein de la population, souligne Bernard Motulsky.

« Jusqu’où doit-on mettre tout sur la table et provoquer des comportements, disons plus dommageables? résume le professeur. C’est une évaluation que ceux qui ont la responsabilité de la gestion de risque doivent faire à chaque fois. »

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