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Exposer les visages du massacre de 1988 en Iran

Des opposants iraniens se mobilisent pour réclamer une enquête des Nations unies sur les exécutions massives sous le régime de l'ayatollah Khomeini en 1988, un massacre reconnu et dénoncé par plusieurs, dont le Parlement canadien. Des enregistrements audio, dévoilés récemment, semblent apporter de nouvelles preuves. 

Sylvain Desjardins

  Un texte de Sylvain Desjardins

Silence. À la petite tribune érigée dans le hall de la mairie du 1er arrondissement de Paris, Sima Rajabi montre les photos des 14 membres de sa famille qui ont été exécutés par le régime iranien en 1988. Après une pause, elle prend le temps de les nommer. Tous. Lentement.

Puis, elle raconte leur histoire. Celle de sa soeur de 22 ans, de son frère de 27 ans et puis, silence à nouveau, celle de son petit frère de 16 ans. Et de sa soeur de 18 ans. Et ainsi de suite, la belle-soeur, les oncles, etc...

Tous des opposants politiques, sympathisants ou membres des « moudjahidines du peuple », cette organisation révolutionnaire qui avait combattu le régime du shah et qui s'est ensuite opposée à celui imposé par les dirigeants religieux. Ils avaient été arrêtés au début des années 1980 et condamnés à des peines de prison de plusieurs années.

Et puis, Sima Rajabi raconte qu'à la fin de l'été de 1988 ses proches ont été tour à tour extraits de leurs cellules, présentés à un juge d'une manière expéditive et exécutés.

L'assistance composée de représentants des associations de défense des droits de la personne, de députés, d'élus municipaux et de quelques dizaines de membres de la communauté iranienne de France écoute attentivement, avec respect. C'était lundi dernier, lors de la Journée mondiale contre la peine de mort.

Des représentants du Comité national de la résistance iranienne avaient organisé cet événement et présentaient une exposition sur les exécutions massives commises par le régime de l'ayatollah Khomeini à la fin des années 1980.

L'histoire de Behzad Naziri

Dans l'assistance, il y a aussi un survivant des prisons iraniennes. Il s'appelle Behzad Naziri et il est membre de la Commission des Affaires étrangères du Conseil national de la résistance iranienne. Il était autrefois journaliste pour l'AFP dans son pays. Et il a bien failli être exécuté avec les autres, en 1988.

Au milieu des affiches de fosses communes et de centaines de photos de victimes, il nous raconte son histoire. « J'ai été arrêté et condamné à 8 ans de prison, dit-il. Parce que j'aidais les journalistes francophones à comprendre ce qui se passait, les exactions du régime, à rencontrer les familles des victimes. »

Behzad Naziri a réussi à rejoindre l'Europe, où il vit toujours. Il est convaincu qu'il aurait été exécuté avec les autres s'il était resté en prison. « Nous étions 400 dans ma prison, près de Téhéran, des gens qui avaient purgé 3, 4, 5 ans de leur peine et ils ont tous été exécutés par cette fatwa de Khomeini, fatwa de mort de 30 000 prisonniers politiques contre des gens qu'ils considéraient comme une menace, parce que c'étaient des gens qui réclamaient la démocratie, la liberté [...] et tout cela était comme un poison aux yeux de Khomeini. »

L'élément central de cette exposition est un enregistrement sonore réalisé en 1988 dans la résidence du numéro deux du régime des ayatollahs. On y entend la voix de l'ayatollah Montazeri qui semonce les grands responsables de l'exécution des prisonniers politiques.

Parmi les extraits de cette conversation qui sont cités sur les affiches de l'exposition, il y a ceci : l'ayatollah Montazeri avance que « le crime le plus terrible de la révolution islamique a été perpétré par vous et vous serez considérés comme des criminels de l'histoire. »

Dans un autre passage, il ajoute que « le ministère du Renseignement préparait ça depuis longtemps. Le fils de Khomeini disait depuis 3 ou 4 ans que les moudjahidines devaient être exécutés. Même ceux qui n'ont fait que lire un journal ou distribuer des communiqués ». Environ 30 000 prisonniers politiques auraient été exécutés. 

Un enregistrement comme preuve 

Omid Khadir est militant des droits de la personne et collaborateur au Conseil de la résistance iranienne. Il nous a fait visiter l'exposition de photos et de textes qui relate les exécutions de 1988. Pour lui, cet enregistrement audio constitue une preuve de plus du massacre.

« En plus, il y a deux mois, un ministre qui était membre de cette commission de la mort est venu se justifier à la télévision iranienne en disant c'était une fatwa de Dieu et qu'il était fier de l'avoir accompli », ajoute M. Khadir. 

L'ancien prisonnier politique iranien Behzad Naziri renchérit. « Oui, il y a une panoplie de preuves [...] d'abord, il y a les charniers, les familles le savent [...] il faut que ces charniers fassent l'objet d'enquêtes, ajoute-t-il. Nous sommes en présence d'auteurs de massacres, reconnus comme crimes contre l'humanité par Human Rights Watch, par Amnistie internationale, par la Fédération internationale des droits de l'homme, donc il faut que la communauté des nations demande des comptes. »

Les anciens moudjahidines du peuple et leurs partisans réclament donc maintenant une enquête parrainée par les Nations unies pour que toute la lumière soit faite sur ces événements de 1988 et que les responsables soient traduits en justice.

Le comité de résistance iranienne adresse une requête en particulier au Canada, qui a été précurseur dans la reconnaissance de ces exécutions, avec l'adoption d'une résolution à ce sujet au Parlement, en 2013. Le groupe souhaite que le Canada réclame la tenue de cette enquête auprès de l'ONU.

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