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France : les pieds dans la boue au « camp de la honte »

Pour visiter le camp de réfugiés de Grande-Synthe, près de Dunkerque, en France, les bottes de caoutchouc sont un accessoire essentiel. Et pour cause : partout, le sol y est détrempé. Les réfugiés kurdes irakiens qui s'y trouvent vivent les pieds dans la boue.

Un texte de Jean-François Bélanger

Au départ, ils étaient moins de 100. Mais la population de ce camp improvisé a explosé depuis l'été alors que la vague de migration déferlait sur l'Europe. En décembre, la population du camp dépassait les 2500 réfugiés.

Pour Askandar Karani, la France ne devait être qu'une étape d'un jour ou deux dans son long périple vers la Grande-Bretagne. Parti de Souleimaniya, en Irak, avec sa femme, Frishta, et leur fils de neuf mois, Lass, il est coincé en France depuis plus de six semaines.

Et sa situation est loin d'être exceptionnelle. Presque tous, ici, vivent la même chose. Les contrôles à la frontière britannique se sont beaucoup resserrés depuis l'été. La destination est devenue presque inaccessible.

Alors, Askandar n'a plus vraiment de plan. Ce professeur d'éducation physique ne sait qu'une chose : il ne veut pas demander l'asile en France. Il est vrai que, depuis son arrivée ici, le pays des droits de l'homme ne lui a pas montré son plus beau visage. De l'Hexagone, il ne connaît que le froid et la pluie, dont il essaie de se protéger dans sa petite tente posée à même le sol.

Une poignée d'organisations humanitaires, comme Médecins sans frontières, et une armée de bénévoles tentent d'améliorer un peu le quotidien de ces réfugiés ayant fui la guerre et les exactions du groupe armé État islamique.

Les compagnons d'Emmaüs distribuent par exemple 300 repas chauds chaque vendredi. Des fruits et des yaourts pour les enfants aussi. « Il y a beaucoup de femmes et d'enfants et ils ont faim, car les denrées sont chères en France », précise la bénévole Véronique Froidevaux.

Bart Wouters, lui, quitte la Hollande chaque semaine pour venir au camp servir des crêpes chaudes garnies de bananes, de Nutella et de crème fouettée. « J'essaie de leur rendre la vie plus agréable, leur redonner le sourire », explique-t-il, avouant qu'il est incapable de rester chez lui à ne rien faire depuis qu'il a visité le camp de Grande-Synthe en décembre.

C'est aussi pour tenter d'égayer le site que des bénévoles ont accroché des ours en peluche aux arbres près du dispensaire installé par Médecins sans frontières. Mais les jouets, détrempés, ne font que souligner la grisaille et la saleté dans laquelle sont forcés de vivre les enfants du camp.

Une contribution française limitée

Beaucoup ici l'ont d'ailleurs surnommé « le camp de la honte », car personne ne s'explique que la contribution de l'État français se limite aux policiers qui gardent l'entrée du camp.

Angélique Muller travaille depuis des années pour Médecins sans frontières. Elle a été dépêchée dans tous les points chauds de la planète comme le Soudan du Sud ou le Congo. Elle se désole aujourd'hui de devoir intervenir chez elle, en France.

Et, comme tous ici, elle déplore l'inaction de son gouvernement.

« C'est révoltant que l'État ne veuille pas prendre ses responsabilités », dit-elle, balayant du revers de la main la théorie selon laquelle offrir un trop bon accueil aux réfugiés risque d'encourager le mouvement.

Angélique Muller l'avoue sans détour : le camp actuel n'est pas aux normes. Pas assez de douches ni de latrines. Selon les standards onusiens, il en faudrait deux ou trois fois plus.

Alors, face à l'inaction de l'État, le maire de la ville de Grande-Synthe a décidé de prendre les choses en mains et d'ériger un nouveau camp qui réponde aux standards internationaux. Un camp où 2500 réfugiés pourront vivre au sec dans des tentes chauffées.

« C'est pas une compétence d'une ville », avoue Damien Carême, qui affirme cependant n'avoir pas eu le choix d'agir. « Je n'accepterai pas que quelqu'un meure sur le territoire de ma commune, qu'on le laisse crever dans le froid ou de faim. C'est dans mes tripes. Je ne peux pas faire autrement. »

Le nouveau camp devrait être prêt d'ici fin février ou début mars. D'ici là, les résidents du camp de la honte devront prendre leur mal en patience et continuer de vivre dans le froid, les pieds dans la boue.

En images : le camp de Grande-Synthe

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