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Hariri, l'Arabie saoudite et l'Iran : pour y voir plus clair

La démission surprise du premier ministre libanais Saad Hariri depuis Riyad, au début du mois, a mis en évidence les tensions entre l'Arabie saoudite et l'Iran. Le conflit entre sunnites et chiites n'a rien de nouveau, mais il a atteint une plus grande intensité ces derniers mois, depuis les changements de garde à la Maison-Blanche et à Riyad.

Un texte de Ximena Sampson

L'escalade s’explique par des changements récents qui ont des répercussions dans la région, croit H. A. Hellyer, chercheur à l’Atlantic Council, à Washington.

Il y a « la montée en puissance du prince héritier saoudien, qui semble plus intéressé à prendre des risques que ses prédécesseurs, un certain désengagement des États-Unis, des signaux contradictoires envoyés par l’administration Trump et le succès de l’Iran dans le bourbier syrien », affirme M. Hellyer.

Le régime de Bachar Al-Assad, appuyé par les Iraniens, est en voie de battre les insurgés du groupe armé État islamique, renforçant par le fait même le pouvoir de Téhéran.

Le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, s’est lancé dans une série d’initiatives pour faire bouger les choses : offensive au Yémen, mise au ban du Qatar et pression sur ses alliés sunnites dans la région.

L’appui américain

« L'emprise iranienne dans la région inquiète les Saoudiens depuis quelques années », assure Ali Vaez, analyste à l’International Crisis Group, en Iran. « Mais maintenant, avec l'administration Trump, Riyad semble avoir une occasion unique d'inverser la tendance. »

C’est en Arabie saoudite que Donald Trump a effectué sa première visite officielle, en mai dernier.

Les États-Unis veulent « soutenir la sécurité à long terme de l'Arabie saoudite et de l'ensemble de la région du Golfe face à la mauvaise influence iranienne et aux menaces liées à l'Iran », a notamment déclaré lors de cette visite le secrétaire d’État américain, Rex Tillerson.

Une attitude qui contraste fortement avec celle de l’ancien président américain Barack Obama qui tentait de faire baisser les tensions avec l’Iran, notamment avec la signature de l’accord nucléaire.

« L’Arabie saoudite se sent cautionnée par le discours américain, notamment par la non-certification de l'accord sur le nucléaire », assure Clément Therme, chercheur à l’Institut international d'études stratégiques, à Bahreïn.

Le président américain doit certifier tous les trois mois l’accord intervenu avec l’Iran. Or, le 13 octobre, Donald Trump a décidé de ne pas le faire, soutenant que l’Iran ne respecte pas « l'esprit » de l’entente. Cela ouvre la porte à une réimposition des sanctions par le Congrès.

Sunnites contre chiites

Dans ce contexte, le prince héritier saoudien a demandé aux différents acteurs régionaux de se positionner clairement du côté de l’Arabie saoudite et contre les chiites. « Ils essaient de jouer la carte du nationalisme arabe », affirme M. Therme.

Le premier ministre libanais, Saad Hariri, a ainsi été appelé à Riyad pour s’expliquer sur la puissance grandissante du Hezbollah chiite au Liban.

« Hariri était censé redresser la barre, contenir les assauts du Hezbollah et l’influence de l’Iran dans son pays; or, il n’a pu rien faire », assurait Antoine Basbous, directeur de l'Observatoire des pays arabes, à Paris, à l’émission Désautels, le 12 novembre.

À l’issue de sa rencontre avec les dirigeants saoudiens, le 4 novembre, Saad Hariri a annoncé sa démission. Dans son allocution, il a reproché au gouvernement iranien de semer le chaos, les dissensions et la destruction dans la région. Il a accusé Téhéran d'avoir « créé un État dans l'État » et de vouloir « avoir le dernier mot dans les affaires du Liban ».

Les Saoudiens, principal appui de M. Hariri, semblent considérer maintenant que l’entente avec le Hezbollah n’est plus nécessaire, étant donné la nouvelle donne géopolitique, mentionne Sami Aoun, directeur de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'Université du Québec à Montréal, à Samedi et rien d'autre, le 11 novembre.

Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, a été convoqué lui aussi à Riyad en novembre pour donner des explications sur le rapprochement entre le Hamas, qui fait partie de son gouvernement d’union nationale, et le Hezbollah.

La « patience stratégique » iranienne

En face, les Iraniens réagissent avec circonspection, constate Clément Therme. « Ils sont dans la préservation du statu quo et dans la patience », avance-t-il.

Même si des alliés de Téhéran sont au pouvoir en Syrie et en Irak, le rapprochement entre Israël, l’Arabie saoudite et les États-Unis place l’Iran dans une « impasse stratégique », selon M. Therme.

Pour sa part, Ali Vaez croit que les Iraniens sont particulièrement prudents pour éviter de donner à leurs ennemis un prétexte pour les attaquer. À l’inverse, soutient-il, « les Saoudiens cherchent à faire monter les tensions régionales afin de pousser les États-Unis dans une confrontation militaire avec l'Iran ».

Une guerre par procuration

L'Arabie saoudite et l'Iran s'affrontent par alliés interposés dans les guerres civiles qui déchirent la Syrie et le Yémen.

En Syrie, l'Iran appuie le régime de Bachar Al-Assad, tandis que l'Arabie saoudite appuie certains groupes qui veulent le départ du président.

Au Yémen, l'Arabie saoudite dirige une coalition militaire qui tente, depuis mars 2015, de chasser les rebelles houthis, des chiites soutenus par l'Iran, afin de rétablir l'autorité du président Abd Rabbo Mansour Hadi et de son gouvernement.

Si ces guerres par procuration font leur affaire, ni l’Iran ni l’Arabie saoudite ne souhaitent un affrontement direct, souligne Ali Vaez. « Mais, avec la montée des tensions et le manque de communication, il pourrait y avoir de mauvais calculs et les événements pourraient devenir incontrôlables », craint-il.

Une opinion partagée par H. A. Hellyer. « Une confrontation militaire serait catastrophique, mais je ne suis pas sûr que Riyad ou Téhéran gardent la tête froide », affirme-t-il.

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