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Huntington, cette ville américaine rongée par l'héroïne

Prenez à peu près n'importe quelles statistiques : le sort de Huntington, en Virginie occidentale, est choquant, au point où le maire ne s'en cache plus. C'est une ville assiégée par l'épidémie d'héroïne. Huntington est isolée, débordée. Mais elle ne veut pas baisser les bras devant cette épidémie qui a tué plus d'Américains que les armes à feu. Visite.

Le pire de Huntington, c'est probablement Marcum Terrace. Un complexe de logements abordables délabrés, un dépanneur devant lequel on peut se procurer n'importe quelle drogue, pratiquement n'importe quand.

« C'est tellement évident. Tu t'attendrais à ce qu'ils soient un peu plus discrets. » L'homme est maigre, sorti de son logement pour partager sa frustration. Il décrit les toxicomanes qui font souvent la file devant chez lui. « Trois ou quatre véhicules, qui attendent d'être servis », un peu comme à la commande à l’auto d’un restaurant-minute, explique-t-il.

Incrédule, il dit trouver trop de seringues souillées sur lesquelles pourrait marcher son jeune garçon. Il compte aussi les ambulances. Par un après-midi bien humide l’été dernier, les secouristes sont venus ranimer 26 personnes en quelques heures.

Ceux qui sont tombés avaient consommé de l'héroïne mélangée à du fentanyl, un produit beaucoup plus puissant. Huntington ne le savait pas encore, mais cette journée allait marquer un tournant bien dramatique dans son histoire.

Ce fentanyl et plus récemment le carfentanyl ont fait grimper en flèche le nombre de surdoses. Et le nombre de morts. Depuis quelque temps, les pompiers de Huntington réaniment plus de toxicomanes qu'ils n'éteignent de feu...

La ville n’est pas seule dans ce triste palmarès. Un peu partout en Virginie occidentale et dans le reste des États-Unis, les surdoses sont plus fréquentes. Les secouristes et médecins sont débordés. À certains endroits, on dit manquer de médicaments pour secourir les toxicomanes.

À Huntington, les autorités estiment qu’une personne sur 10 est dépendante des opiacés. « Ça me semble bas », me confiait le chef de l’escouade antidrogue locale. Certains chuchotent que le quart de la population pourrait être touchée.

Une perspective alarmante pour une modeste ville de 50 000 habitants. Ici, on vous le répétera, tout le monde connaît un toxicomane. Un problème devenu si grave qu’il ne peut plus être ignoré.

Les policiers ne veulent plus enfermer les toxicomanes. « On arrêtait tout le temps les mêmes. On n'allait nulle part, explique le capitaine Rocky Johnson, de l’escouade antidrogue. On peut plutôt les envoyer en désintox. On peut les aider. »

C’est un sentiment semblable qui anime le Dr Michael Kilkenny, le responsable des services de santé dans la région. Il supervise un lieu d’échange de seringues souillées bien fréquenté.

Ce centre, c’est une façon de tenter de réduire les risques de flambée d'hépatite ou de VIH. Le concept n'est pas nouveau, mais son apparition dans les régions les plus conservatrices du pays témoigne de la sévérité du problème.

Pas assez d’argent

« Nos plus grands obstacles sont liés aux ressources, explique le Dr Kilkenny. On ne peut pas être en activité qu'une seule journée par semaine, dans un seul endroit. »

C’est une frustration qu’il cache bien, malgré l’urgence. Les ressources ne lui permettent que de joindre le tiers des toxicomanes de la ville.

Le manque d’argent, c’est un thème qui revient fréquemment à Huntington. On le voit sur les listes d’attentes pour obtenir une place en cure de désintoxication.

« Les politiciens qui viennent voir nos installations semblent comprendre l'ampleur du problème, explique Lara Lawson, de l’organisme Recovery Point. Mais leurs politiques ne le reflètent pas. [En désintox] nos clients dépendent de programmes d'assistance qui sont menacés. »

Des programmes menacés notamment par les plans de l’administration Trump. C’est ironique à plusieurs niveaux : Donald Trump a souvent promis de s’attaquer à l’épidémie de surdoses et les régions les plus touchées ont voté pour lui. Peut-être, justement, comme un appel à l’aide.

Faire payer les pharmaceutiques

« Il n'y a plus rien qui marche à Washington! » C’est la frustration du maire de Huntington, Steve Williams. Il ne veut pas attendre les politiciens, même s’ils ont accès à des millions de dollars.

Le maire Williams s’est plutôt tourné vers les tribunaux. Comme d’autres, Huntington réclame des compagnies pharmaceutiques qu’elles paient une partie des dépenses en soins de santé liées à l'épidémie.

Ce n'est pas vraiment l'argent qui motive le maire Steve Williams. Comme les médicaments antidouleur sont à la base de l'épidémie d'héroïne, il trouve logique que les géants pharmaceutiques qui les ont fabriqués contribuent à la solution.

Le maire a été interrompu par une sirène d’ambulance. Probablement une autre surdose, pense-t-il. « Je prie pour une journée sans surdose, pour une semaine sans mort. Nous sommes une nation assiégée. »

Il conclut, un peu tristement: « Cette crise, c'est comme celle du VIH au début des années 80. Si on ne la maîtrise pas, on va perdre des générations. »

Yanik Dumont Baron est correspondant à Washington

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