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Importante fuite de méthane en Californie depuis 11 semaines

Depuis onze semaines, du méthane s'échappe en continu d'un puits défectueux de la compagnie Southern California Gas, près de Los Angeles, en Californie. Et tout porte à croire que la fuite est loin d'être colmatée. L'impact de la fuite serait l'équivalent de la présence de 7 millions de voitures qui circulent tous les jours.

Un texte de Étienne Leblanc, journaliste spécialisé en environnement

C'est un désastre invisible. Le gaz, incolore, fuit en continu depuis l'année dernière. La fuite a commencé le 23 octobre 2015 près de Porter Ranch, dans un des plus gros réservoirs de gaz naturel aux États-Unis.

Il aura fallu attendre le 6 janvier dernier - 11 semaines après le début du désastre - pour que le gouverneur de la Californie, Jerry Brown, déclare l'état d'urgence. Des milliers de résidents de la petite localité de Porter Ranch ont été forcés à l'évacuation.

« Le gaz naturel étant transparent, ça ne fait pas des images aussi impressionnantes que ce qu'on a vu [avec la marée noire] dans le golfe du Mexique. Et c'est pour ça qu'on n'a pas le même impact médiatique au niveau de la planète, mais c'est un effet majeur », dit Normand Mousseau, professeur de physique et titulaire de la Chaire de recherche de l'Université de Montréal sur l'énergie, les matériaux complexes et les ressources naturelles.

Nature de la fuite

La fuite a lieu dans le réservoir d'Aliso Canyon, un ancien réservoir de pétrole exploité dans les années 60. La compagnie Southern California Gas (SoCalGas) a acheté le champ pétrolier vidé de son contenu dans les années 70, pour y entreposer le gaz naturel qui provient d'un peu partout en Californie par gazoduc. Ce réservoir permet de mieux contrôler les quantités de gaz nécessaires pour répondre à la demande fluctuante en énergie des résidents de Los Angeles.

La fuite provient d'un trou d'un diamètre d'environ 20 cm dans la paroi qui recouvre le puits. On ne sait pas exactement où est le trou, mais on évalue qu'il se situe à environ 900 m de profondeur, ce qui complique grandement les opérations.

Pouquoi la fuite n'est toujours pas colmatée?

Les responsables de SoCalGas ont tenté de colmater la fuite au moins huit fois, en insérant un mélange de boue et de produits chimiques dans le puits défectueux. Mais la pression provenant du réservoir est tellement forte (200 fois plus grande que la pression atmosphérique normale) que l'opération a échoué.

Comme ce fut le cas lors de la tragédie provoquée par la pétrolière BP dans le golfe du Mexique en 2011, il a été décidé de construire un « puits de secours », en parallèle, qui descendrait en dessous de la fuite, jusqu'à 1500 m. Cette opération permettrait au méthane de s'échapper dans un puits contrôlé, ce qui ferait diminuer la pression dans le puits défaillant. Un « bouchon » pourrait ainsi être installé sur le trou.

Mais cette opération est aussi très risquée. La science du forage est assez inexacte, et la zone forée est remplie de pipelines qui risquent d'être troués à tout moment par la foreuse, qui n'est pas d'une précision chirurgicale.

Les experts sont d'avis qu'il faudra encore plusieurs semaines à la compagnie, jusqu'en mars ou en avril, pour colmater la fuite de façon définitive.

La semaine dernière, les autorités californiennes chargées de la surveillance de la qualité de l'air ont conclu un accord avec la SoCalGas. Cette dernière a été autorisée à brûler une partie du gaz qui fuit en le captant par des techniques déjà éprouvées. Le gaz ainsi capté serait transporté hors du site et serait brûlé sous le contrôle des autorités. Il est impossible de brûler la totalité du gaz qui fuit à la source du puits défaillant, puisque l'opération risquerait de provoquer des explosions hors de contrôle.

L'équivalent de 8 % des émissions de GES du Québec

Les autorités californiennes et la SoCalGas ignorent pour l'instant la quantité exacte de gaz qui fuit. Mais des estimations de l'ONG américaine Environmental Defense Fund concluent qu'entre 30 et 58 tonnes de méthane par heure s'échappent du puits. Il y aurait donc eu jusqu'à maintenant environ 80 000 tonnes de méthane relâchées dans l'atmosphère, soit l'équivalent de 8 % des émissions annuelles totales de GES du Québec, et 2,5 % des émissions annuelles de la Californie.

Qui plus est, le méthane est un gaz dont le potentiel de réchauffement est 86 fois plus puissant que le CO2 à un horizon de 20 ans, selon le dernier rapport du Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC).

Au niveau local, les autorités ont détecté des concentrations anormalement élevées de benzène, un agent connu pour causer le cancer du sang. En novembre, on a mesuré des taux de benzène six fois plus élevés que le niveau sécuritaire établi par les autorités locales de la santé publique.

Le méthane en soi n'est pas toxique lorsque les concentrations sont faibles. Mais à des concentrations plus élevées, il peut poser problème. Aussi, puisque c'est un gaz inodore, des additifs olfactifs y sont mélangés pour provoquer une odeur s'il y a une fuite. Ce sont ces additifs, dont certains contiennent du soufre, qui provoquent des nausées, des saignements de nez et des maux de tête.

Des effets sur le Québec?

Avec cette fuite, la compagnie SoCalGas pourrait faire partie des grands pollueurs de la Californie, ce qui l'obligerait à acheter des crédits de carbone sur le marché créé par la Californie et le Québec.

« Si la SoCalGas doit acheter en grande quantité des crédits de carbone, il pourrait y avoir une pression à la hausse sur les prix du carbone, ce qui aurait un impact direct sur les entreprises du Québec », dit Normand Mousseau de la Chaire de recherche de l'Université de Montréal sur l'énergie, les matériaux complexes et les ressources naturelles.

Les grands pollueurs de la Californie et du Québec sont tenus de respecter des plafonds d'émissions en vertu des règles du système de plafonnement et d'échange des droits d'émission de gaz à effet de serre.

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