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« Je n’en peux plus de compter sur les autres pour me déplacer! »

Une jeune Saoudienne raconte comment la levée de l'interdiction de conduire pour les femmes changera non seulement sa vie, mais aussi celle de ses frères. Voici son témoignage.

Un texte de Rania Massoud

Jumana* peine à masquer l’excitation dans sa voix.

Alors que plus de 2000 de ses compatriotes pourront officiellement prendre le volant dimanche, avec leur permis de conduire en poche, la jeune Saoudienne de 30 ans devra attendre juillet pour mettre la main sur ce document tant attendu.

La seule école de conduite de sa ville, Jeddah, qui offre une formation de 60 heures, affiche complet depuis plusieurs mois.

« Je sais déjà conduire, raconte Jumana dans un entretien téléphonique avec Radio-Canada. C’est mon père qui m’a appris lors de nos sorties dans le désert ou dans son village. Mais je ne me suis jamais vraiment testée, parce que je n’ai jamais conduit dans les rues des grandes villes. »

Étudiante en traduction, Jumana affirme que l’interdiction de conduire représente un « vrai casse-tête quotidien pour toute la famille ».

« Je dois toujours compter sur quelqu’un pour assurer mes déplacements, dit-elle. Il faut que je m’organise bien en avance pour réserver un Uber ou quitter la maison une heure plus tôt pour que mon frère puisse me déposer à l’université avant d’aller au travail. On se réunit tous les matins pour coordonner nos déplacements, c’est une préoccupation que nous vivons au quotidien. »

Économiser de l’argent et gagner du temps

Le plus compliqué, ce sont les soirs, confie-t-elle. « Une fois, j’ai dû attendre mon frère dans la rue, car tous les magasins étaient fermés et je n’arrivais pas à trouver une voiture Uber, raconte Jumana. Une autre fois, j’ai failli rater mon examen de fin d’année, parce que je suis arrivée 30 minutes en retard, mes frères étant en voyage. »

« C’est ce jour-là que j’ai senti que j’en avais assez, confie-t-elle. C’est assez, je n’en peux plus de compter sur les autres pour mes déplacements. »

Pour Jumana, avoir sa propre voiture signifie aussi de plus grandes économies. La jeune Saoudienne affirme consacrer plus de la moitié de son budget pour s'offrir les services d’Uber ou de son concurrent local, Careem.

« Je dépense plus de 3000 rials [1060 $] tous les mois sur les transports, explique-t-elle. Alors qu’avec une voiture, j’économiserai les deux tiers de mon budget et je gagnerai beaucoup plus de temps aussi. Ça améliore les choses pour moi à long terme », assure-t-elle.

Confiante en son avenir, la jeune femme assure que cette décision historique, instaurée par le prince héritier Mohammed ben Salmane dans le cadre de son vaste programme socioéconomique lancé en septembre dernier, est « un signe que de nombreux changements sont à prévoir ».

Des conseils sur Twitter

Elle affirme par ailleurs que la levée de l’interdiction ouvrira pour les femmes de nouveaux horizons professionnels, autrefois réservés aux hommes. « Il y a, par exemple, des concessionnaires de voitures qui ont commencé à embaucher des femmes pour servir la clientèle féminine », affirme-t-elle. Uber et Careem ont également annoncé qu’elles recruteront des chauffeuses.

Depuis plusieurs mois, des internautes publient sur Twitter des conseils à l’attention des Saoudiennes qui s’apprêtent à prendre le volant. Amjad Alamri, une étudiante en génie mécanique, explique dans une vidéo les fonctions de base de la voiture et offre des suggestions pour l’entretien du véhicule.

Le compte @women_to_drive publie des dizaines de tweets par jour pour sensibiliser les Saoudiennes à la sécurité routière et à la nécessité de respecter le code de conduite. Les routes saoudiennes sont classées parmi les plus dangereuses du monde avec 526 000 accidents en 2016 et 17 décès en moyenne par jour, selon le Croissant-Rouge.

« Ça va être génial! »

Pour Jumana, « c’est quelque chose qu’hommes et femmes doivent prendre en considération ». « La question de la sécurité m’inquiète certainement, mais ça n’influe pas sur ma détermination », assure-t-elle.

La jeune femme affirme toutefois qu’elle n’osera pas emprunter les autoroutes quand elle commencera à conduire et optera plutôt pour les routes plus étroites. « C’est un peu terrifiant de conduire en ville, lâche-t-elle. Vaut mieux y aller petit à petit et ne pas précipiter les choses. »

Et qu’en pense sa famille?

« Tout le monde autour de moi est ravi de ce changement, assure l’étudiante. Même ma mère, qui ne compte pas conduire, m’a dit qu’elle était contente pour ma sœur et moi, car nous allons être plus indépendantes. »

Dimanche, Jumana ne prendra peut-être pas elle-même le volant, mais elle sera avec son amie qui a obtenu son permis de conduire, côté passager.

« Ça va être génial!, dit-elle sur un ton plein d’enthousiasme. Je ne sais pas où on va se rendre, je veux juste être présente avec elle pendant qu’elle conduit pour la première fois à Jeddah. Je l’accompagnerai à son bureau, si elle veut, ou au supermarché, peu importe! »

* Le prénom de Jumana a été modifié afin de préserver son anonymat

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