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« Je pense que la Corée du Nord est très sincère », affirme une coréanologue

Contrairement à de nombreux experts et commentateurs, la coréanologue Juliette Morillot croit que l'ouverture diplomatique du leader nord-coréen Kim Jong-un envers la Corée du Sud et les États-Unis n'est pas qu'un bluff. Dans une entrevue accordée à Annie Desrochers à l'émission Le 15-18, cette auteure de plusieurs livres sur les Corées, dont Le Monde selon Kim Jong-un, plaide que Washington doit maintenant répondre à la « bonne volonté » de Pyongyang.

Q: La Corée du Nord a passé toute son histoire à bâtir patiemment sa stratégie, à tenter de se placer en position de force. Que comprendre des événements des dernières semaines?

R : Je pense que la Corée du Nord est très sincère et je ne suis pas vraiment surprise de ce qui est vu par tous comme un renversement de situation. C’est-à-dire que, comme l’année 2017 a été marquée par des essais nucléaires et des tirs de missiles balistiques, il paraît en effet surprenant qu’il souhaite aujourd’hui dénucléariser. Finalement, ils ont obtenu ce qu’ils voulaient obtenir depuis tout temps, c’est-à-dire traiter d’égal à égal avec les États-Unis et aussi œuvrer à ce qu’ils demandent depuis des années : un traité de paix avec évidemment un pacte de non-agression de la part de Washington.

Q : Mais si on met de côté cette question nucléaire, qu’auront-ils entre leurs mains pour affirmer leur position de force?

R : Aux yeux de la Corée du Nord, maintenant qu’ils possèdent l’arme nucléaire, ils peuvent dialoguer directement avec les États-Unis. C’est ce qui compte à leurs yeux. Et ce qui compte maintenant, c’est le second volet de la politique décidé par Kim Jong-un, c’est-à-dire le byongjin, la double poussée; d’un côté le nucléaire, de l’autre l’économie. Et cette économie, elle ne pourra se développer, s’accroître, que dans un contexte pacifique, à condition de lever les sanctions. Donc, ce qu’ils ont pour eux, les Nord-Coréens, c’est ce dialogue avec la Corée du Sud, qui se fait certes entre frères ennemis, mais plus entre frères qu’entre ennemis.

Q : Quel effet cette détente peut-elle avoir sur la stabilité intérieure de la Corée du Nord?

Plus que jamais, Kim Jong-un, même si ça peut nous paraître paradoxal, est véritablement considéré comme un chef d’État qui possède toutes les clés en main. Et il est profondément admiré par sa population parce qu’il fait ce qu’il a dit : c’est-à-dire qu’il possède l’arme nucléaire et, aujourd’hui, en tendant un rameau d’olivier à la Corée du Sud, mais aussi aux États-Unis, il se pose en pacificateur et il devrait ainsi, d’après les Nord-Coréens avec lesquels j’ai parlé, accomplir la révolution socialiste. C’est simplement œuvrer, comme il l’a dit, à une péninsule en paix. Et dans l’idée des Nord-Coréens, cette péninsule, ce serait une péninsule et deux régimes, deux pays différents, en effet sans arme nucléaire, une fois que la menace nucléaire américaine est éloignée.

Q : Une réunification des deux Corées n'est donc pas vraiment dans les plans?

La réunification des deux Corées, il faut se demander qui la souhaite vraiment. Sentimentalement, tout le monde la souhaite au Sud. Tout le monde souhaite se rapprocher des frères nord-coréens, mais le principe de la réalité s’impose : la différence de niveau de vie est énorme entre les deux pays. Donc personne, encore moins la jeunesse, n’en rêve. Au Nord, on envisage quelque chose qui serait comme une sorte de fédération, mais l’idée est avant tout de renouer un dialogue, de renouer des relations économiques, touristiques, culturelles, sportives, et un dialogue militaire. Autrement dit, véritablement vivre en paix, et surtout, ce qui est important pour les Coréens – et peut-être pas uniquement pour les Coréens du Nord –, traiter uniquement entre Coréens et ne plus laisser le destin de la péninsule coréenne aux mains des puissances étrangères.

Q : Peut-on dire que Donald Trump est en train de réussir là où tous ses prédécesseurs ont échoué?

Bien évidemment, les sanctions ont joué sur la décision nord-coréenne. Et paradoxalement, je pense qu’avoir deux personnalités atypiques, comme Kim Jong-un et Donald Trump, qui sont francs du collier et qui ont dit ce qu’ils avaient à dire, qui se sont affrontés avec des égos – on se souvient des éclats de rhétorique de l’an dernier – eh bien finalement, cette espèce de bras de fer d’homme à homme, ça porte des fruits. D’ailleurs, Mike Pompeo est allé à Pyongyang, et Kim Jong-un a lui-même dit : "Cet homme, je le comprends, parce que, comme moi, il a du feu dans le ventre." Autrement dit, ça a l’air d’être un dialogue viril, qui finalement porte ses fruits, plus que la diplomatie à petits pas des années précédentes.

Q : Diriez-vous que ce rapprochement intercoréen est de bon augure pour le sommet Kim-Trump qui est annoncé?

Ce rapprochement des deux Corées est une bénédiction. [Le président sud-coréen] Moon Jae-in a tout fait pour préparer avec Kim Jong-un le contexte, les coulisses, d’un sommet réussi avec Donald Trump, pour pacifier la péninsule. Ceci dit, ce dialogue intercoréen direct peut fâcher les voisins, notamment la Chine, qui peut considérer que ce rapprochement avec les États-Unis l’isole. Mais Kim Jong-un a pris soin de se rendre à Pékin rencontrer Xi Jinping pour inviter justement la Chine à cette table des négociations. Quant aux États-Unis, je pense évidemment qu’ils prendront le crédit de cette pacification si elle a lieu, mais il ne faut pas oublier que le chemin est encore très long. Nous ne sommes encore qu’au début d’un très long processus qui va se passer par étapes. Maintenant, ce qu’on attend avant tout, ce sont des mesures concrètes d’un côté et de l’autre. Parce que la Corée du Nord a promis une dénucléarisation, avec des conditions, mais aussi une dénucléarisation de la péninsule. Péninsule, ça veut dire nord, mais ça veut dire sud, et qui dit sud dit États-Unis et parapluie nucléaire. Donc, chacun va devoir finalement faire des gestes concrets et tangibles pour faire avancer le dossier.

Q : Mais toutes les conditions sont bel et bien réunies pour que ce sommet ait lieu?

Oui, je crois profondément que ce sommet aura lieu, d’autant que la Corée du Nord, actuellement, ne demande plus ce qu’elle a toujours demandé autrefois comme préalable. Elle montre vraiment sa bonne volonté en disant notamment qu’elle ne réagit plus aux manœuvres militaires américano-sud-coréennes conjointes, qui jusqu’ici la faisaient sortir de ses gonds. Elle ne demande plus non plus le départ des troupes américaines de la péninsule comme préalable à des discussions. Et puis elle a montré sa volonté de détruire son site d’essai nucléaire de Punggye-ri, et même d’inviter des journalistes internationaux à visiter ses sites nucléaires. Maintenant, la balle est un petit peu dans le camp des États-Unis qui, à leur tour, vont devoir aussi faire des concessions, et apporter également des éléments tangibles pour avancer dans ces discussions.

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