L'Alabama est connu comme un des États les plus religieux, les plus conservateurs et les plus républicains des États-Unis. Portraits de résidents de cet État qui a voté à 62 % pour Donald Trump en 2016.

Un texte de Michel Labrecque, à Désautels le dimanche

En parcourant cet État du Sud en janvier dernier, je n’avais jamais vu autant d’églises de ma vie. Nous sommes dans la « Bible belt » royaume des chrétiens évangélistes.

Nous sommes aussi dans un des États les plus pauvres du pays, où les indices en matière d’éducation, de santé et d’infrastructures sont parmi les plus bas, particulièrement dans la communauté noire.

Mais l’Alabama est plus complexe qu’on peut le croire. Dans les villes, il y a des mouvements progressistes importants, qui ont contribué à élire le nouveau sénateur démocrate Doug Jones, lors de l’élection spéciale du 12 décembre dernier contre un candidat républicain d’extrême droite. Un tremblement de terre politique!

Voici le témoignage de quelques Alabamiens

« Notre église est un microcosme de l’Alabama », dit Travis Coleman, qui dirige l’imposante First Baptist Church de Prattville, une ville de 30 000 habitants pas très loin de la capitale, Montgomery.

Ajoutez à cela les enjeux moraux : les débats sur l’avortement, sur les mariages gais et la place de la religion dans le système d’éducation publique. Les Églises pèsent très lourd ici dans les débats politiques et les font pencher vers la droite.

Par contre, si vous parlez de Donald Trump avec Travis Coleman, il est plus nuancé. Il a voté pour lui, comme 62 % des Alabamiens. Il pense que la récente réforme fiscale est une très bonne idée. Mais il est très critique de l’attitude du président, de sa façon d’insulter ceux avec qui il n’est pas d’accord. « Vous aimeriez souvent le faire taire, qu’il se comporte davantage comme un politicien ».

« 80% des Alabamiens sont conservateurs, y compris plusieurs démocrates », dit Cam Ward, un des 35 sénateurs au Parlement de l’État. Il n’est pas surpris de la popularité de Donald Trump ici.

« Il y a beaucoup de disputes de famille chez les républicains », qui dominent les deux chambres locales du Congrès, explique M. Ward. « Tumpistes, Tea party, évangélistes et libertariens, ils doivent se mettre d’accord » dit-il.

Par contre, Cam Ward peut vous surprendre avec ses positions sur certains enjeux : il affirme croire aux changements climatiques, une chose que très peu de républicains disent.

Et il réprouve la position de Donald Trump sur l’ALENA et le libre-échange. « L’ALENA est bon pour l’Alabama et la principale raison du libre-échange, c’est que, quand on commerce avec les autres, on ne leur fait pas la guerre ».

« On ne parle pas de politique au souper de Noël », dit Lili Redding. « C’est difficile, mais il faut dialoguer », enchaîne Jacob Dennis. Lili et Dennis étudient tous deux à la grande Université d’Alabama, située dans la ville de Tuscaloosa.

Lili et Dennis ont grandi dans des familles conservatrices de petites villes d’Alabama. Mais aujourd’hui, ils se décrivent comme « libéraux », l’expression américaine qui désigne les progressistes.

« Le racisme et l’environnement, c’est très important », estime Lili. « Et l’Alabama accuse du retard par rapport à d’autres États », ajoute-t-elle. Presque tous ses amis sont aussi « libéraux », mais pour sa famille, c’est autre chose : ses parents, mais surtout ses grands-parents, « sont très conservateurs ».

Jacob a grandi à Prattville. « Mes grands-parents savent que je suis libéral et ils détestent ça », souligne-t-il. La grande majorité de sa famille et de ses amis d’enfance sont conservateurs. Mais pendant ses études secondaires, Jacob dit avoir beaucoup lu et réfléchi. Et il a remis graduellement en question les croyances conservatrices.

Jacob n’est plus seul dans sa famille : sa jeune sœur semble vouloir emprunter le même chemin politique. Il croit aussi à la nécessité du dialogue et ne va pas arrêter de discuter avec les membres de sa famille.

Il compte aussi s’impliquer au sein du Parti démocrate en vue des élections de mi-mandat de novembre prochain.

Elizabeth Beshears, 28 ans, m’a donné rendez-vous dans un café branché de Birmingham, la métropole économique de l’Alabama. Elle possède sa propre entreprise de communication et écrit régulièrement dans plusieurs médias et sites web locaux.

« En théorie, je suis républicaine. Mais récemment, ils présentent de si mauvais candidats que je ne peux pas voter pour eux », affirme-t-elle en riant.

C’est une allusion à Donald Trump et à Roy Moore, le candidat ultrareligieux républicain lors de l’élection spéciale du 12 décembre.

Elizabeth Beshears est une conservatrice, mais version 2.0. Elle fait partie de la génération des milléniaux, qui se sent de moins en moins à l’aise au sein du Parti républicain. Et elle ne se gêne pas pour le dire haut et fort.

Voilà le genre de propos qui devraient faire réfléchir les républicains, non seulement en Alabama, mais partout aux États-Unis.

Par contre, il ne faut pas conclure qu’Elizabeth Beshears va se précipiter dans les bras des démocrates. Elle n’a pas voté pour Donald Trump, mais pas davantage pour sa rivale démocrate Hillary Clinton. Elle a voté pour le candidat libertarien Gary Johnson. La jeune femme a aussi voté pour le démocrate Doug Jones le 12 décembre, mais revotera-t-elle pour lui dans deux ans?

Même dans le très conservateur Alabama, on peut trouver des émules du « socialiste » Bernie Sanders, sénateur du Vermont. Randall Woodfin, 36 ans, incarne une autre surprise politique récente. Il a battu à plate couture William Bell, le maire sortant de la plus grande ville de l’Alabama, en décembre dernier. Sa plateforme est résolument progressiste et il veut réinventer sa ville.

Birmingham ne manque pas de défis à relever. Certes, la métropole économique de l’Alabama est vivante, avec un centre-ville qui se repeuple, des grandes entreprises et des universités. Mais c’est aussi une ville ou la criminalité et la pauvreté abondent. Mais le jeune politicien est convaincu que les démocrates peuvent apporter quelque chose. Et peut-être changer la direction politique de l’État.

« Vous pensez que le monde est le même pour nous, les Noirs; mais c’est faux », dit E-K Daufin, en français.

Mme Daufin m’a rencontré à l’entrée du cinéma Capri, le seul cinéma de répertoire de Montgomery, la capitale de l’État. Elle est membre de cette organisation et fait du bénévolat pour elle. Elle a fait carrière comme professeure en communications, notamment à l'Alabama State University, une université « historiquement noire », qu’elle a tout récemment quittée.

E-K Daufin est née et a grandi à New York. Mais elle a passé la deuxième moitié de sa vie en Alabama.

Elle a milité dans la campagne du démocrate Doug Jones à la fin de l’an dernier. Et cette victoire est pour elle un signe d’espoir formidable. « Je peux enfin discuter avec un élu qui n’est pas contre mes valeurs », ajoute-t-elle. Et les femmes noires, comme elle, ont contribué largement à faire bouger les choses dans cette élection spéciale.

Mais Mme Daufin est réaliste : en Alabama, 70 % des hommes blancs ont voté pour Roy Moore, et 60 % des femmes blanches ont voté pour Donald Trump. Bref, l’Alabama reste républicain envers et contre tous.

Ce qui l’inquiète le plus aujourd’hui, c’est que l’élection de Donald Trump a libéré des discours racistes qui ne s’affichaient plus. Et quand on connaît le passé ségrégationniste de l’Alabama, c’est d’autant plus troublant, selon elle.

Pour les progressistes comme E-K Daufin, l’Alabama reste un terrain miné. Et pour les conservateurs, cela reste une terre très fertile.

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