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L’enterrement du processus de paix israélo-palestinien

Surréaliste « image double » en provenance du Proche-Orient, ce lundi 14 mai 2018, visible sur les écrans divisés à travers le monde.

Une analyse de François Brousseau

À gauche de l’écran : têtes blanches, rousses, noires, avec ou sans kippas, sourires satisfaits, complets-cravates et robes élégantes remplissant le site de la nouvelle ambassade des États-Unis à Jérusalem. Séance historique d’autocongratulation israélo-américaine. Images d’une relation qui n’a jamais paru aussi fusionnelle entre Washington et l’État d’Israël, 70 ans après sa fondation.

Et puis à droite de l’écran, prises le même jour, à quelques dizaines de kilomètres de là : des images de chaos et de mort, à la frontière Gaza-Israël. Images de pneus brûlés, de gaz lacrymogènes, de foules en colère lançant des projectiles… et de corps inanimés, ensanglantés au sol. Des corps jeunes – parfois de 16, 15, voire 14 ans – blessés ou tués par les tireurs d’élite de l’armée israélienne. Certains frappés à la tête.

Une « Marche du grand retour » noyée dans le sang, 70 ans après ce que les Palestiniens appellent la « Catastrophe » (Nakba) de l’exil forcé de quelques 750 000 des leurs en 1948.

Ce contraste surréaliste ne serait pas possible sans le tournant de l’administration Trump qui, depuis son installation en janvier 2017, a abandonné toute prétention à jouer les arbitres entre les deux parties.

Il y a aussi le désespoir des Palestiniens, qui comprennent bien aujourd’hui qu’ils sont seuls, malgré les protestations rituelles entendues ici et là.

L'idée que les États-Unis aient pu, tout à la fois, jouer les arbitres et s'affirmer comme l'allié indéfectible de l'une des deux parties – un peu comme l'arbitre d'une partie Montréal-Toronto qui porterait simultanément le chandail des Maple Leafs – cette illusion a longtemps été entretenue, sous Clinton, Bush fils, Obama... Obama dont les rapports personnels avec Nétanyahou étaient au demeurant exécrables.

Aujourd’hui, tout cela est terminé. Les États-Unis à la fois « arbitres et alliés » (d’une des deux équipes) : c’est fini. L’illusion a vécu, et ce n’est pas le « plan de paix » que Jared Kushner, gendre et envoyé de Donald Trump, dit avoir dans ses cartons qui devrait y changer quoi que ce soit.

L’épisode à deux volets et à écrans divisés du 14 mai 2018, cet incroyable contraste entre Jérusalem et Gaza, illustre la fin d’une époque, un baisser de rideau sur un long épisode d’un quart de siècle.

La question palestinienne n’est plus centrale

La question israélo-palestinienne, au XXIe siècle, a perdu sa « centralité » dans la géopolitique mondiale. Il y a 25-30 ans, quand il fallait nommer deux ou trois grandes questions figurant en tête de liste des relations internationales, le conflit israélo-arabe – et en particulier la question palestinienne – en faisait forcément partie. Les accords d’Oslo (1993) représentaient un immense espoir.

Aujourd'hui, c'est un autre monde. Terrorisme islamiste, crise de la démocratie occidentale, migrations, environnement, conflits d'Irak et de Syrie, émergence de la Chine, guerres informatiques... Avant d'arriver à la question israélo-palestinienne, vous en aurez bien nommé dix autres!

Les réactions en demi-teinte dans le monde arabe donnent une bonne idée de cet abandon et de cette relégation de la question palestinienne, un quart de siècle après Oslo.

Cette semaine, l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et la Jordanie ont parlé « d’usage excessif de la force », de « tirs des forces d’occupation israélienne contre des civils désarmés », de « droits du peuple palestinien », droits qu’il ne faut bien sûr jamais oublier.

Mais on sent très bien que ces dénonciations, soupesées au milligramme près, visaient à ne pas offenser outre mesure les alliés que sont les États-Unis, et même (ce qui est nouveau) l’État d’Israël lui-même (dans le cas de l’Égypte et de l’Arabie saoudite).

On fait très attention, par exemple, à éviter d’utiliser le mot « massacre » devant lequel Amnistie internationale et Human Rights Watch ne reculent pas : « violation abjecte » des droits, « crimes de guerre », « bain de sang que n’importe qui aurait pu voir venir », etc.

Union sacrée contre l’Iran

Washington, Jérusalem et Riyad sont aujourd’hui unis face à l'Iran, un pays qui a bien des torts (dans sa rhétorique agressive, dans son interventionnisme en Syrie et en Irak, dans ses répressions à l’interne), un pays qui a en effet un programme très actif de missiles d’armements non nucléaires. Mais qui a pourtant respecté scrupuleusement l’accord sur le nucléaire, selon l’ONU, selon les Européens et les Russes.

Face à l’Iran, trois pays hurlent au loup et semblent déterminés à pousser l'hostilité : Israël, les États-Unis et l'Arabie saoudite communient ensemble dans cette amplification de la menace – réelle ou non – en provenance de Téhéran. Union sacrée dont les Palestiniens pâtissent indirectement.

« Les Palestiniens ont compris qu’ils sont désormais seuls, déclare au Monde Nahla Chahal, rédactrice en chef du magazine libanais Safir Al-Arabi. S’ils manifestent à Gaza, ce n’est pas parce que le Hamas leur a lavé le cerveau. C’est pour briser cette chape de silence. Verser leur sang est la seule carte qui leur reste. »

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