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L'Europe a élargi son cadre sans que les budgets suivent

Populisme, écologie et avenir de l'Europe. Daniel Cohn-Bendit a beau avoir quitté le Parlement européen en 2014 après un séjour de 20 ans, ses propos sont plus actuels que jamais. Michel Désautels l'a rencontré récemment.

Michel Désautels – Vous êtes probablement le produit franco-allemand le plus connu à l’extérieur de l’Europe. Êtes-vous inquiet en ce moment à propos de ce paysage européen qui est un peu trouble?

Daniel Cohn-Bendit – Inquiet, oui, mais pas désespéré. Il y a des évolutions en Europe, des refus du projet européen et une montée d’un populisme souverainiste très dangereux. Mais en même temps, il y a des capacités d’une partie de la population à résister. On voit que le paysage politique se transforme complètement, comme c’est le cas en France. Maintenant, c’est une bagarre politique.

M. D. – Vous parlez de la montée d’un certain populisme. Est-ce quelque chose de ponctuel dans l’histoire de l’Europe ou c’est un phénomène qui est en train de se déplacer et nous devrons vivre avec cela?

D. C.-B. – Les forces souverainistes, plus ou moins racistes ou qui refusent l’autre, ne vont pas complètement disparaître. Mais on l’a vu lors des élections aux Pays-Bas, la victoire annoncée de l’extrême droite n’est pas arrivée. Donc, il n’y a pas de fatalité, on n’est pas dans une logique implacable. On est dans une situation où certaines sociétés, qui ont des angoisses et des peurs, mobilisent des comportements très dangereux. Mais ça ne veut pas dire que c’est une vague, un tsunami qu’on ne peut plus arrêter.

M. D. – Est-ce sain dans une démocratie que des mouvements comme ceux-là s’expriment?

D. C.-B. – Je ne sais pas si c’est normal, mais ça existe. Il ne faut pas se leurrer, c’est parfois lié à l’éducation. Il arrive que des gens se sentent plus menacés en raison de leur situation dans la société, dans leur travail, par certains phénomènes comme l’immigration ou la mondialisation. La difficulté, avec ces phénomènes, c’est que ce sont des fantasmes, pas des réalités. Et lutter contre des fantasmes, c’est comme lutter contre des moulins à vent.

M.D. – À force de parler des mouvements d’extrême droite, on oublie le portrait plus large des familles politiques. Par exemple, dans quelle mesure les partis écologistes ont progressé en même temps que l’idée d’Europe dans les années 1960, 1970 et 1980?

D. C.-B. – Si vous voulez vous attaquer à la dégradation climatique, vous ne faites pas cela dans un seul pays. La lutte pour la transition écologique et énergétique en Europe passe par un espace plus grand que celui national. Il existe un lien entre les politiques proposées par les écologistes, et l’espace pour réaliser ces projets, qui est l’Europe.

M. D. – Les valeurs écologiques portées par les verts ont-elles percolé dans les autres partis politiques?

D. C.-B. – L’écologie politique est entrée dans tous les partis politiques au cours des 20 dernières années. Vous l’avez vu après la catastrophe de Fukushima, au Japon, quand la chancelière allemande Angela Merkel, de l’Union chrétienne démocrate, un parti conservateur, a fait un virage à 180 degrés et a affirmé s’être trompée à propos de l’énergie nucléaire. Elle a dit qu’il fallait en sortir. Dans ce débat en Allemagne, les verts ont joué un rôle important.

M. D. – Comment l’arrivée d’anciens satellites soviétiques, après 1989, a eu pour effet de ralentir l’évolution de l’Europe vers une Europe plus verte?

D. C.-B. – Je ne suis pas de ceux qui disent qu’il ne fallait pas élargir le cadre européen, mais on a continué dans une logique surtout budgétaire, le même qui prévalait avant l’élargissement. Par exemple, le budget de l’Union européenne ne fait que 1 % du PIB de l’Europe, tandis que celui du gouvernement fédéral des États-Unis vaut 27 % du PIB. À partir du moment où vous élargissez votre cadre, vous avez besoin d’un budget qui rééquilibre les différences. En élargissant le cadre sans que le budget suive, on s’est mis dans la difficulté de gérer l’élargissement. On a freiné parce qu’on n’a pas eu les moyens de soutenir les régions en difficulté.

M. D. – Les jeunes de la génération de 1968 ont embarqué de façon enthousiaste dans le projet européen. Vous en êtes d’ailleurs un exemple typique. Retrouve-t-on le même genre d’attitude aujourd’hui chez les jeunes?

D. C.-B. – Je suis frappé par un nouveau mouvement qui se développe en Allemagne, qui s’appelle Pulse of Europe. Les fondateurs voulaient montrer que l’Allemagne tient à l’Europe. Une trentaine de personnes ont assisté à leur première réunion. Récemment, il y avait plus de 4000 personnes à Francfort, 5000 à Berlin et des rassemblements dans une trentaine de villes. Il y a un petit mouvement de fond qui est en train de prendre.

M. D. – En parlant de l’Allemagne, joue-t-elle toujours le rôle de moteur au sein de l’Union européenne?

D. C.-B. – L’Allemagne seule n’a plus le rôle de moteur. C’est la capacité d’initiatives de la France et de l’Allemagne qui est au cœur de l’idée européenne, c’est-à-dire la réconciliation franco-allemande qui est une condition sine qua non d’une réconciliation européenne. Aujourd’hui, l’Allemagne est une force économique et financière incontournable, mais il y a un problème. Il n’est pas seulement allemand. Les Allemands se disent pro-européens, mais veulent d’une Europe allemande. C’est la même chose en France. L’Europe n’est pas que la somme des pays, mais le dépassement de la pensée nationale.

M. D. – Est-ce important que l’Europe maintienne une bonne relation avec la Russie?

D. C.-B. – Il faut être clair avec la Russie. Vladimir Poutine a des tentations hégémoniques. Comment trouver un accord avec la Russie pour qu’elle ne refasse pas ce qui a été commis en Crimée et comment garantir à la Russie qu’il n’y aura pas d’expansionnisme européen. C’est un équilibre difficile à trouver.

M. D. – Parlons un peu d’économie pour terminer. Le taux de chômage chez les 18-30 ans en Grèce est de 50 %. Que fait-on pour cette jeunesse-là?

D. C.-B. – On peut financer des investissements et créer une dynamique de travail. Par exemple, la Grèce peut devenir le grenier de l’agriculture écologique. Pourquoi les olives grecques sont-elles transformées en Italie? Mais pour y arriver, ça prendra des budgets.

Écoutez l'entrevue accordée par Daniel Cohn-Bendit à Michel Désautels :

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