L'ombre du Kremlin pèse sur l'Europe à la veille d'élections capitales en France (en avril et en mai) puis en Allemagne (en septembre). Tout le monde se souvient des accusations contre les services secrets russes qui auraient été mêlés au piratage informatique contre le Parti démocrate avec des révélations nuisant à Hillary Clinton.

Une analyse de François Brousseau

Alors, puisqu’ils l’ont fait avec Donald Trump, les Russes seraient-ils en train de manoeuvrer en faveur de certains politiciens en Europe… tout en sabotant la campagne d’autres candidats?

En tout cas, l’accusation circule. La semaine dernière par exemple, le journal Le Monde (édition du 15 janvier) publiait une longue tribune de Richard Ferrand, secrétaire général du mouvement « En Marche! » du candidat Emmanuel Macron, qui mettait directement en cause Moscou. Le Kremlin, écrivait-il, serait en train de saboter sa campagne.

Macron est un centriste pro-européen qui, selon les derniers sondages, se bat pour la deuxième place et, donc, pour se rendre au second tour de la présidentielle, vraisemblablement contre Marine Le Pen, du Front national, Le Pen, qui est elle-même la favorite de Moscou.

Beaucoup d’indices convergent. Le Front national, par exemple, a obtenu un prêt important d’une banque contrôlée par des intérêts russes. Financement justifié ainsi par Mme Le Pen : « C’est parce qu’aucune banque française ne voulait nous prêter de l’argent! »

Par ailleurs, Mme Le Pen a multiplié les bons mots à l’égard de Vladimir Poutine. Sa vision de l’OTAN et de l’Union européenne – vision critique, voire hostile – converge largement avec celle de Moscou. Mme Le Pen a applaudi aux initiatives de Moscou en Syrie.

Quant aux amis d’Emmanuel Macron, ils parlent carrément de déstabilisation. Ils mentionnent la mauvaise presse qu’a reçue M. Macron ces derniers temps, par exemple, les rumeurs à connotation malveillante sur son homosexualité supposée, sur le « riche lobby gay », ou encore les accusations selon lesquelles il serait un « laquais » à la solde des grandes banques. Toutes ces « informations » ont d’abord circulé sur des sites comme RT (Russia Today) ou SputnikNews, qui sont, c’est un fait reconnu, financés par le Kremlin... avant de se retrouver sur les sites de médias et les réseaux sociaux en France.

Machines à rumeurs malveillantes

Donc, il s’agit de machines à rumeurs malveillantes, un peu comme ce qu’on avait fait à Hillary Clinton après le piratage du serveur informatique du Parti démocrate l’an dernier. Dimitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, l'a démenti formellement le 16 février : « Nous n’avons jamais eu l’intention de gêner les affaires intérieures d’un pays, encore moins son processus électoral. »

Il a sans doute raison quand il dit qu’il n’y a pas d’intervention directe, par exemple, pour saboter un système électoral. Toutefois, il est intéressant de constater que, dans un contexte où le système politique occidental (dans son ensemble) est contesté comme jamais, où se multiplient les critiques contre les élites politiques et les médias occidentaux, arrivent sur le marché – et maintenant en langue française! – des produits comme RT et SputnikNews.

Ceux-ci ne diffusent pas de la propagande grossière et militante comme à l’époque de la Pravda de Brejnev ou du Quotidien du Peuple de Mao Tsé-Toung. Mais ils projettent systématiquement une vision sombre et anxiogène de la situation en Occident. Ils mettent l’accent sur tout ce qui va mal, sur les attentats islamistes, en diffusant une idéologie socialement conservatrice. On donne la parole à certains plutôt qu’à d’autres et on fait circuler de vilaines rumeurs sur certains plutôt que sur d'autres!

Moscou a clairement ses préférés, et en général, ils se retrouvent plutôt dans la filière nationaliste de droite. Pour la France, il y a Marine Le Pen, mais aussi François Fillon, vainqueur de la primaire du parti Les Républicains. Sur les relations avec la Russie ou sur la question syrienne, M. Fillon a des positions qui convergent avec celles de Moscou. Ou encore, cette fois à l’extrême gauche, il y a également Jean-Luc Mélenchon, sorte d’héritier du Parti communiste français, lui aussi candidat à la présidentielle, anti-Europe et anti-OTAN.

En Allemagne aussi

Tout cela se passe en France, mais aussi en Allemagne. Frauke Petry, la chef de file du parti Alternative für Deutschland (AfD), que l’on compare souvent au Front national de Mme Le Pen, vient de faire une tournée à Moscou. On lui a déroulé le tapis rouge. Cette formation semble maintenant, avec environ 15 % d’intentions de vote, jouer pour la troisième place aux élections de l’automne en Allemagne.

Tout cela confirme la forte impression selon laquelle Moscou bichonne discrètement ceux qui peuvent lui plaire davantage. Il serait aussi question, selon certaines sources allemandes, d’un prêt d’argent russe à Alternative für Deutschland… comme pour le Front national.

Cela dit, ni Fillon, ni Le Pen, ni Petry ne sont des jouets de Moscou; ils ne sont pas « téléguidés ». Nous ne sommes plus à l’ère de l’Internationale communiste! En 2017, le jeu d’influences est beaucoup plus subtil, plus indirect aussi.

Mais on peut indéniablement parler du retour de la Russie comme pays influent dans les affaires internationales malgré une situation à l’interne qui reste très lourde sur le plan économique.

La Russie, en ce moment, exploite à fond le désenchantement occidental. Elle essaie de trouver des alliés potentiels – ou des « idiots utiles » – parmi ceux qui, en Europe ou aux États-Unis, surfent sur cette vague (populisme, nationalisme, conservatisme).

Vladimir Poutine est un habile joueur tactique, un judoka qui sait retourner en sa faveur des forces qui ne sont pas de son ressort direct.

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