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L'unité de l'Espagne mobilise des centaines de milliers de manifestants à Barcelone

Des centaines de milliers d'opposants à l'autodétermination de la Catalogne se sont massés, dimanche, dans les rues de Barcelone afin de « défendre l'unité du pays, sa constitution et sa loi ».

Selon les policiers, environ 350 000 personnes ont pris part à un rassemblement à l'occasion de cette première grande manifestation contre l'indépendance de la Catalogne, depuis le début de la crise entre les séparatistes et Madrid.

Ces contre-protestataires ont formé une marée humaine dans les rues de la capitale catalane. Plusieurs transportaient des drapeaux espagnols et catalans.

L'estimation de la police contredit cependant celle des organisateurs, qui ont revendiqué plus tôt une participation de 950 000 personnes.

Le rassemblement, qui se déroulait sous le thème « Stop, retrouvons le bon sens », a été organisé à l'appel du président de la Société civile catalane (SCC), Mariano Goma. Celui-ci voulait donner, lors de cette « journée historique », une voix à « la majorité silencieuse », celle qui reste à la maison dans l'espoir que « tout s’arrangera ».

« Jusqu'à maintenant, ce sont les partisans de l'indépendance qui se sont fait entendre; aujourd'hui, c'est le tour de l'autre côté », explique le correspondant de Radio-Canada, Jean-François Bélanger. Il a vu des gens « à perte de vue » sur l'une des principales avenues de la capitale catalane. Les gens ont ainsi formé un cortège long d'au moins un kilomètre, selon lui.

Les protestataires estiment que le mouvement indépendantiste « n'a aucun sens ». « Ils disent être restés silencieux tout ce temps-là, en voyant avec effroi la situation qui se déroulait, la peur de voir la Catalogne faire sécession de l'Espagne », poursuit Jean-François Bélanger.

La foule compte bien sûr des Catalans, mais aussi des Espagnols d'ailleurs au pays qui ont été transportés à bord de centaines d'autocars.

Dans le calme... mais sous tension

Selon Sylvain Desjardins, lui aussi correspondant de Radio-Canada, la « marée humaine » de dimanche manifestait pour l'unité de l'Espagne, certes, mais n'avait pas vraiment le coeur à la fête.

« [Le rassemblement] ne s'est peut-être pas effectué dans la bonne humeur, mais plutôt sous le signe de la tension », dit-il.

Certains participants ont effectivement profité de la manifestation pour lancer des invectives à l'endroit des policiers catalans, qui sont accusés par les anti-indépendance d'avoir refusé d'empêcher le référendum la semaine dernière, à l'inverse de leurs confrères de la Guardia Civil espagnole.

« Il y avait aussi certains slogans qui étaient assez agressifs à l'égard du gouvernement régional. On entendait entre autres "Puigdemont en prison!" », poursuit le journaliste, en parlant du président du gouvernement catalan et leader du mouvement indépendantiste, Carles Puigdemont.

M. Desjardins fait aussi état de la présence, dans la mer de drapeaux espagnols, de quelques mauvais souvenirs de l'histoire du pays. Il a ainsi recensé parmi la foule « des militants d'extrême droite » et « quelques dizaines » de drapeaux de la dictature espagnole sous Franco.

Ceux-ci s'en sont d'ailleurs pris à des passants en leur assénant des coups de bâtons et de bouteilles. Sylvain Desjardins précise toutefois qu'il s'agit d'un événement isolé.

Pas trace, non plus, de partisans de l'indépendance. « L'un des partis indépendantistes avait demandé aux gens de rester chez eux pour qu'il n'y ait pas de confrontation », précise Sylvain Desjardins. « C'est une bonne surprise. »

« Les Catalans à qui j'ai parlé disaient qu'ils n'étaient pas fâchés [par la manifestation pro-Espagne], mais qu'ils n'aimaient pas tellement que des Espagnols de l'extérieur [de la région] viennent leur dire quoi faire », conclut-il.

Deux jours de manifestations

Samedi, des dizaines de milliers d’Espagnols vêtus de blanc s'étaient aussi rassemblés à Madrid et à Barcelone pour réclamer l’ouverture d’un dialogue entre la Catalogne et le gouvernement central, six jours après la tenue d’un référendum sur l’autodétermination.

Les partisans de l'indépendance, forts d'une victoire qu'ils établissent à 90,18 % des voix en leur faveur, laissent planer la menace d'une déclaration d'indépendance unilatérale d'ici les prochains jours.

Le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, a pour sa part affirmé que cette déclaration « ne déboucherait sur rien ».

Les « unionistes » en rattrapage

Gabriel Colomé, professeur de sciences politiques à l’Université autonome de Barcelone, soutient que les « unionistes » ne réussissent pas à occuper la rue aussi bien que les indépendantistes. Ils ne constituent pas, selon lui, un bloc homogène, alors qu’ils représentent la majorité de la population catalane.

Les partis en faveur de l’indépendance ont obtenu, aux élections régionales de septembre 2015, la majorité des sièges au Parlement, mais seulement 47,5 % des suffrages exprimés.

« La SCC est perçue comme une société de droite conservatrice, explique le chercheur. Dès lors, quand elle convoque une manifestation, il y a peu de monde. »

Mais dimanche, une trentaine d’intellectuels et de personnalités politiques, de droite, du centre et de gauche, ont aussi pris part au cortège. L’écrivain péruvien installé à Madrid Mario Vargas Llosa, la réalisatrice Isabel Coixet et Josep Borrell, ex-président du Parlement européen, ont même pris la parole.

Le danger de l'escalade

Lors d'un autre discours, Josep Borrell a pour sa part évoqué le danger d'un « affrontement civil ».

« Les responsables politiques doivent faire quelque chose et ils doivent le faire vite », a-t-il déclaré, sans préciser s'il invitait ainsi le gouvernement espagnol de Mariano Rajoy à agir.

« Nous vivons des moments presque dramatiques dans la vie de ce pays [...]. Les gens ont peur de ce qui peut se passer [...], le vivre ensemble est cassé entre amis, dans les familles, dans les rues », a poursuivi cet ancien ministre du gouvernement socialiste de Felipe Gonzalez, âgé de 70 ans.

M. Borrell est même allé plus loin en estimant que la couverture médiatique du mouvement indépendantiste catalan était déséquilibrée. « Jusqu'à présent, on ne les voyait pas, on ne les entendait pas », a-t-il dit à propos des opposants à l'indépendance.

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