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La Chine étend son influence militaire, et ce n'est que le début

Au-delà de ses revendications territoriales en mer de Chine méridionale, où Pékin affirme sa souveraineté à coup d'îlots artificiels, la Chine s'apprête maintenant à installer ses premiers soldats dans une base militaire hors de son territoire. Tente-t-elle de profiter du désengagement du président Donald Trump pour prendre la place des États-Unis sur l'échiquier mondial? Ou n'agit-elle que pour défendre ses intérêts?

Un texte de Ximena Sampson

Le 11 juillet dernier, deux bateaux de guerre sont partis du port de Zhanjiang, en Chine, en direction de Djibouti, dans la Corne de l'Afrique, où se trouve cette nouvelle « base logistique », selon les termes employés par le gouvernement chinois. La base abritera, au début, environ 400 soldats.

Les installations devraient servir à l’appui logistique et à la récupération des soldats chinois, qui effectuent des missions antipiraterie dans le golfe d’Aden et au large de la côte somalienne, ainsi qu'aux Casques bleus chinois déployés dans le continent et aux opérations humanitaires.

La fin de la non-ingérence

« L’ouverture de cette base est une rupture majeure dans la posture de sécurité de la Chine, qui a toujours suivi une politique de refus de construire des bases à l’étranger et de non-ingérence », soutient Mathieu Duchâtel, directeur adjoint du programme Asie et Chine du Conseil européen des relations internationales.

  • Le volume des échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique s’est multiplié par 30 entre 2000 et 2015, lorsqu’ils ont atteint 300 milliards de dollars.
  • Quelque 2500 entreprises chinoises sont installées en Afrique.
  • Environ un million de ressortissants chinois vivent ou travaillent sur le continent africain.

Ces développements entraînent une contradiction entre sa politique de non-ingérence et ses besoins réels de défense ses intérêts à l’étranger, croit M. Duchâtel.

« La Chine est très impliquée en Afrique, avec des investissements massifs dans plusieurs pays », rappelle Roromme Chantal, professeur à l’École des hautes études publiques à l’Université de Moncton et coauteur d'Un nouvel ordre mondial made in China? « Elle cherche donc à se procurer les moyens de garantir la stabilité de ces investissements. »

Cette politique de sécurisation s’inscrit dans un cadre plus global, affirme Mathieu Duchâtel, et notamment dans le projet des routes de la soie, un investissement massif dans le développement de routes commerciales.

« Il y a une évolution vraiment significative dans la manière dont les Chinois conçoivent leurs intérêts de sécurité », note-t-il. « Avant, c’était uniquement la souveraineté, Taïwan, la mer de Chine méridionale… Maintenant, c’est la défense des intérêts chinois partout dans le monde. »

Maintien de la paix

Cette implantation à Djibouti survient après plusieurs années d’une augmentation graduelle de la contribution chinoise aux missions de maintien de la paix de l’ONU.

Si la Chine s’est toujours méfiée des institutions internationales, qu’elle perçoit comme instrumentalisées par les puissances occidentales, elle a décidé récemment de les intégrer et de s’en servir pour affermir sa réputation et son statut d'acteur majeur sur la scène internationale.

« Cette implication croissante dans les missions de paix de l’ONU traduit la transition de puissance entre la Chine et les États-Unis », croit Roromme Chantal.

La Chine est aujourd’hui, parmi les membres du Conseil de sécurité, le plus grand contributeur aux opérations de maintien de la paix en ce qui concerne les troupes et le deuxième quant aux montants alloués.

Les 2500 Casques bleus chinois participent actuellement à des missions de maintien de la paix dans cinq pays africains (Soudan du Sud, Soudan, Liberia, Mali et République démocratique du Congo). En prenant part aux déploiements autorisés par le Conseil de sécurité, la Chine montre qu’elle privilégie l’approche multilatérale.

« Elle s’est rendu compte que ça adoucissait son image et ça répondait aux attentes de la communauté internationale, qui s’interroge sur sa puissance militaire », affirme Mathieu Duchâtel.

Comment ce déploiement est-il perçu?

Aux États-Unis, dans la communauté de la sécurité et du renseignement, certains s’alarment de ce qu’ils voient comme une ambition expansionniste des Chinois qui se ferait au détriment des intérêts américains. « On a tendance à crier au chaos chaque fois qu’une puissance non occidentale émerge, comme si on allait faire un saut dans l’inconnu », croit Roromme Chantal.

Ce qui est clair, c’est que cette base est le symbole d’un changement amorcé depuis déjà un bon moment.

Le président chinois Xi Jinping a réorienté au cours des dernières années la politique étrangère chinoise. Sous sa gouverne, Pékin a abandonné la discrétion qu’il cultivait depuis des années au profit d’une posture d’affirmation.

« La Chine est consciente aujourd’hui de son nouveau statut de poids lourd de l’arène politique et économique mondiale », affirme M. Chantal. « Elle est prête à faire un saut stratégique pour obtenir le respect qu’elle a toujours exigé, mais n’a pas toujours reçu de la part des grandes puissances occidentales. »

Le début d’une série

« Djibouti est plutôt le commencement que la fin », croit Mathieu Duchâtel. Le gouvernement chinois a clairement indiqué que de nouvelles installations pourraient être construites à mesure que les besoins se feraient sentir.

Et c’est bien celle-là, la logique chinoise, soutient le chercheur. « Les intérêts commerciaux se déploient d’abord et les responsabilités en matière de sécurité viennent ensuite, quand il y a vraiment quelque chose de concret à défendre », affirme M. Duchâtel.

Oui, la Chine cherche clairement à se positionner dans l’espace laissé libre par l’administration américaine et elle nourrit le projet de devenir la première puissance mondiale, mais elle est prudente.

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