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La Chine verra bientôt son premier film gai au cinéma

Considéré comme le premier film gai à être autorisé par la censure chinoise, À la recherche de Rohmer (« Seek McCartney » en anglais) prendra l'affiche sous peu dans les cinémas du pays. Sa bande-annonce, épurée de toute référence directe à l'homosexualité, laisse toutefois planer un doute sur la version finale qui sera présentée aux cinéphiles chinois.

Un texte de Jérôme Labbé

Sur Sina Weibo - l'un des réseaux sociaux préférés des Chinois -, le ton est donné : le compte officiel d'À la recherche de Rohmer indique que l'histoire du film porte sur « la quatrième catégorie d'amour », une expression chinoise employée pour qualifier un sentiment situé à mi-chemin entre l'amitié et l'amour.

En général, cette formule « est utilisée pour les relations entre un homme et une femme qui éprouvent une forte affection l'un pour l'autre et se considèrent comme égaux », explique Judith Pernin, chercheuse au Centre d'études français sur la Chine contemporaine (CEFC) de Hong Kong et spécialiste du cinéma documentaire chinois.

Un euphémisme, donc, pour parler d'homosexualité, dans un pays où la pression sociale continue de peser lourdement sur les épaules des homosexuels.

Apparue le mois dernier sur les réseaux sociaux, la bande-annonce d'À la recherche de Rohmer n'a fait qu'alimenter la suspicion de la communauté LGBT : rien dans les images conservées par la production ne laisse croire que le film traite d'homosexualité.

Le sujet est pourtant au coeur de ce long-métrage franco-chinois réalisé par Wang Chao, un réalisateur apprécié et connu des cinéphiles, dont certains films (Voiture de luxe, en 2006, et Fantasia, en 2014) ont déjà été présentés à Un certain regard, une section dérivée du Festival de Cannes.

Un tabou en Chine

Même si l'homosexualité a été dépénalisée par Pékin en 1997, les gais et lesbiennes chinois font encore l'objet d'une forte désapprobation. Et les produits culturels qui osent aborder ce thème se font systématiquement réprouver par la censure, un passage obligé pour accéder à une distribution commerciale.

Parlez-en à Fan Popo, militant gai et cinéaste pékinois, dont le documentaire sur la relation entre un jeune homosexuel et ses parents vient d'être retiré d'Internet par l'Administration générale de la presse, de l'édition, de la radiodiffusion, du cinéma et de la télévision (GAPPRFT).

« En Chine, le système de censure n'est pas très stable, explique-t-il. Même s'ils ont accepté [À la recherche de Rohmer], ça ne signifie pas que tous les autres films abordant des sujets LGBT réussiront à passer outre la censure dans le futur. Alors je n'ai pas beaucoup d'espoir. »

Un sentiment partagé par Judith Pernin, selon qui le système de censure chinois « est changeant et imprécis à dessein ».

Une décision récente du GAPPRFT d'interdire la production d'émissions de télévision représentant « des relations et des comportements sexuels anormaux » n'a fait qu'alimenter cette impression.

Ces interdits n'empêchent toutefois pas les cinéastes chinois de réaliser des films pour la communauté LGBT. Selon Mme Pernin, « il s'agit souvent de documentaires, qui sont vus lors de projections indépendantes et qui ne passent donc pas par le bureau de la censure ».

Pas tout à fait Brokeback Mountain

Si la date officielle de sortie n'a pas encore été dévoilée, Mme Pernin croit qu'À la recherche de Rohmer « sera distribué de manière limitée » en raison de son faible potentiel commercial.

Il serait donc surprenant que le film de Wang Chao obtienne un succès populaire comparable au Secret de Brokeback Mountain, qui a engrangé plus de 170 millions de dollars en recettes aux États-Unis et à l'étranger.

Dans tous les cas, il faudra attendre un peu avant de savoir si la version finale du film comportera encore des scènes explicitement homosexuelles.

« Bien que les directives [de la censure] soient claires sur un bon nombre de sujets à éviter, il est possible que certains projets portés par certaines personnes voient le jour, mais c'est souvent au prix d'un remontage contrôlé du produit fini », explique Judith Pernin.

Elle donne l'exemple du film Lust Caution du Taïwanais Ang Lee. « Les scènes de sexe - hétérosexuelles - ont été supprimées de la version chinoise. Au point où, selon les spectateurs chinois, l'histoire était devenue presque incompréhensible », ajoute-t-elle.

Avec Quartz, China Daily et AFP

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