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La coalition de Merkel menacée d’éclatement sur la question des migrants

Trois mois après avoir entrepris son quatrième mandat à la tête de l'Allemagne, la chancelière Angela Merkel voit sa coalition gouvernementale menacée d'éclatement en raison d'un litige sur le sort des migrants qui divise ses troupes. Donald Trump s'est lui-même jeté dans la mêlée, critiquant sur Twitter la politique migratoire allemande.

Le litige en question est né de la volonté de l’Union chrétienne sociale (CSU), membre de la coalition gouvernementale, de refouler aux frontières allemandes tout migrant ayant déjà déposé une demande d’asile dans un autre pays membre de l’Union européenne (UE), le plus souvent l’Italie.

Ce plan, qui toucherait la quasi-totalité des demandeurs d’asile se présentant aux portes du plus populeux pays d’Europe, est défendu bec et ongles par Hörst Seehofer, ministre allemand de l’Intérieur. Ce dernier est aussi chef de la CSU, formation sœur de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), le parti de Mme Merkel.

La chancelière allemande se refuse à appliquer cette approche strictement allemande à la crise des migrants. Elle préconise plutôt une solution européenne au problème migratoire et compte sur le sommet de l’UE, qui aura lieu les 28 et 29 juin, à Bruxelles, pour parvenir à une solution négociée.

Au terme d’une rencontre des dirigeants de la CSU lundi, à Munich, le ministre Seehofer a jeté de l'huile sur le feu en menaçant d’appliquer le plan de refoulement des migrants de la CSU « en juillet », en cas d'échec du sommet de Bruxelles.

« Je suis parfaitement déterminé à mettre cela en oeuvre si les négociations européennes devaient échouer », a-t-il déclaré à la presse, lançant en quelque sorte un ultimatum de deux semaines à la chancelière.

Après une rencontre avec les dirigeants de la CDU, Mme Merkel a cependant fait savoir qu’elle ne bougerait pas d’un iota sur la question. Même en cas d'échec à l'échelle européenne, il n’y aura aucune fermeture « automatique » de l'Allemagne aux demandeurs d'asile, a-t-elle fait savoir.

« Nous ne voulons pas agir de manière unilatérale, non concertée et dommageable pour des tiers », a déclaré Mme Merkel, au pouvoir depuis bientôt 13 ans.

« La Commission [européenne] partage le point de vue selon lequel seuls une solution européenne et un accord européen peuvent résoudre ce problème, nous l'avons vu dans le passé », a déclaré peu après le porte-parole de l'exécutif européen, Margaritis Schinas, lors d'un point presse.

La possibilité que les 28 membres de l'UE s'entendent dans le dossier des migrants demeure très incertaine. La question déchire l'Europe depuis plusieurs années déjà, et le sort réservé aux migrants rescapés par l'Aquarius, arrivés en Espagne dimanche après que l'Italie et Malte ont refusé de les accueillir, n'a fait qu'exacerber les tensions à ce sujet.

Si le ministre Seehofer décidait d’aller de l’avant contre l’avis de la chancelière, Mme Merkel n’aurait pas d’autre choix que de le congédier, ce qui risque fort de provoquer l’effondrement de la coalition gouvernementale, qui réunit la CDU, la CSU et du Parti social-démocrate (SPD).

Un schisme inédit entre les deux partis conservateurs allemands

Un schisme entre la CSU et la CDU serait en lui-même inédit. Depuis la chute de l’Allemagne nazie, les deux partis conservateurs ont toujours été alliés. La CSU concentre son action dans la seule Bavière, où elle est au pouvoir, mais s’associe à la CDU, présente dans les 15 autres länder allemands, pour les élections fédérales.

Les tensions actuelles ne sont pas étrangères à la situation politique qui prévaut en Bavière. La CSU, qui gouverne le land sans interruption depuis 1957, craint une percée du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD) lors d'élections régionales qui auront lieu le 14 octobre.

Fondée en 2013 dans le cadre de la crise de l'euro, l'AfD a connu un essor vertigineux après s'être opposée à la politique migratoire de la chancelière. Entre 2014 et 2016, l'Allemagne a accueilli 1,6 million de réfugiés fuyant la guerre ou la misère dans leur pays d'origine.

L'AfD a bouleversé le paysage politique allemand en réussissant une percée lors des élections fédérales de septembre 2017. Avec 94 députés des 709 députés au Bundestag, elle constitue aujourd'hui l'opposition officielle à la coalition gouvernementale de Mme Merkel, une situation sans précédent depuis la chute de l'Allemagne nazie.

Lors de ces élections, le pourcentage d'appuis obtenu par la CSU en Bavière n'a été que de 38,8 %, en baisse de 10,5 points de pourcentage par rapport au scrutin de 2013. Les leaders du parti ont conclu que la politique migratoire préconisée par la chancelière Merkel était en cause.

Hörst Seehofer a réussi dans la foulée à préserver son poste de chef du parti, mais il a cédé sa place à la tête de la Bavière à Markus Soeder. Ce dernier joue à fond la carte identitaire en vue des élections. Au début du mois de juin, il a par exemple adopté un décret controversé imposant la présence d'un crucifix à l'entrée des bâtiments publics de la Bavière.

Installé dans le siège du ministre fédéral de l'Intérieur il y a quelques mois, M. Seehofer a également creusé ce sillon. Deux jours après avoir été confirmé dans ses fonctions, il a soulevé un tollé en déclarant que « l’islam n’appartient pas à l’Allemagne ». Il a ensuite proposé un nouveau « plan directeur » sur l'immigration, maintenant au coeur du litige avec Mme Merkel.

Cette démarche n'est pas sans rappeler celle préconisée par Sebastien Kurz, le chancelier de l'Autriche, voisine de la Bavière. Après avoir pris la tête d'un parti traditionnellement au centre droit, M. Kurz a adopté une approche beaucoup plus dure en matière d'immigration, ce qui a contribué à sa prise du pouvoir. Il gouverne aujourd'hui le pays, grâce à l'appui d'un parti d'extrême droite.

Avant la rencontre de lundi, M. Seehofer avait tenté d'apaiser la crise qui couvait déjà depuis un certain temps en publiant une tribune dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. « Il est essentiel que le sommet de l'UE prenne enfin des décisions », écrivait-il, jugeant la situation « grave, mais encore soluble ». Il y assure en outre ne pas vouloir « faire tomber la chancelière ».

Trump s'en mêle

La situation est d’autant plus difficile pour la chancelière allemande que le président américain Donald Trump a décidé de s’immiscer dans la crise politique, en faisant fi de la convention selon laquelle les chefs d’État ne se mêlent pas des crises internes qui secouent d’autres pays, à plus forte raison celles des alliés.

« Le peuple allemand est en train de se retourner contre ses dirigeants alors que l'immigration secoue la coalition déjà fragile de Berlin », a-t-il écrit sur Twitter lundi matin, au moment même où Mme Merkel annonçait qu’elle rejetait l’ultimatum de la CSU.

« La criminalité en Allemagne est très en hausse. Grosse erreur dans toute l'Europe que de laisser entrer des millions de personnes qui ont si fortement et violemment changé leur culture! », a ajouté M. Trump. « Nous ne voulons pas que ce qui se passe avec l'immigration en Europe se passe chez nous! »

Les relations entre M. Trump et Mme Merkel sont notoirement mauvaises. Lors d'une visite de la chancelière allemande à la Maison-Blanche en mars 2017, le président Trump s'était fait remarquer en refusant de serrer la main de Mme Merkel.

Lors du Sommet du G7, dominée par le différend commercial entre les États-Unis et leurs alliés, une photo diffusée par la chancellerie allemande sur les réseaux sociaux a contribué à alimenter cette perception. On y voyait Mme Merkel, les mains posées sur une table, regardant fixement le président Trump, assis les bras croisés.

Le président Trump a d'ailleurs réagi à la publication de cette photo, alléguant que les apparences étaient trompeuses, et que Mme Merkel et lui s'entendaient en fait « très bien ».

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