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La Collection de l'art brut, un musée pas comme les autres

Au Québec, on connaît les expositions des Impatients, composées d'oeuvres d'art de personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale. Mais ailleurs dans le monde, des musées se spécialisent dans « l'art brut », créé par des personnes psychiatrisées, prisonnières ou marginales. Visite du premier d'entre eux, en Suisse.

Un texte de Marie-France Abastado

L'historienne de l’art Lucienne Peiry a dirigé pendant une dizaine d’années la Collection de l’art brut à Lausanne, en Suisse. Pour elle, encore aujourd'hui, chaque visite dans ce musée revêt un attrait particulier. « J'envie chaque visiteur, chaque visiteuse. J'aimerais entrer pour la première fois dans [ce] château, le château de Beaulieu qui accueille la Collection de l'art brut. »

Fruit d’un don du peintre français Jean Dubuffet, la Collection peut représenter une expérience déroutante, mais c'est une véritable leçon de liberté, selon Mme Peiry.

Jean Dubuffet était persuadé « qu’il doit exister un art autre, un art différent, réalisé par des non-professionnels, des autodidactes, qui, en toute ignorance, se lancent à corps perdu dans la création », explique Mme Peiry. Selon Jean Dubuffet, cette ignorance des conventions artistiques « leur donnerait des ailes ».

Déjà, au début du 20e siècle, les psychiatres Morgenthaler, en Suisse, et Prinzhorn, en Allemagne, avaient commencé à s’intéresser aux productions de leurs patients pour leur valeur artistique et à les collectionner.

Puis Jean Dubuffet a fondé la Compagnie de l’art brut à Paris en 1948 et a organisé de petites expositions clandestines grâce au soutien du principal fondateur du mouvement surréaliste, André Breton.

Ils exposaient des œuvres de patients d’hôpitaux psychiatriques de France, de Suisse, d’Allemagne ou de Belgique, tels qu’Aloïse Corbaz et Adolf Wolfli, explique Lucienne Peiry, « des personnes qui, avec une audace extraordinaire, osaient inventer des expressions artistiques qui déroutaient ».

Comprendre cet art marginal

Dans ces musées, beaucoup plus que dans les musées classiques, on a le sentiment d’entrer dans des univers inconnus.

L'oeuvre de Madge Gill en est un un bon exemple. On voit dans ses tableaux une multitude de personnages qui flottent en quelque sorte dans un monde labyrinthique.

« Il y a des escaliers, des échelles, il y a toute sorte de motifs qui habituellement sont là pour nous apporter de la perspective, mais là, c’est tout différent. On n’arrive pas à trouver de point d’ancrage. Notre regard vagabonde. C’est à ça que nous invite, consciemment ou non, Madge Gill, à une sorte de vagabondage visuel. On s’égare », explique Mme Peiry.

Pénétrer dans l’intimité des artistes

Personne ne reste insensible à ces œuvres conçues par des personnes n'ayant aucune formation artistique, surtout lorsqu’on apprend l’histoire parfois troublante de l’artiste. C’est le cas pour la robe de mariée tissée fibre après fibre par Marguerite Sirvins, qui a vécu dans un hôpital psychiatrique dans le sud de la France dans les années 40-50.

« Il faut imaginer que cette femme […] éprouve une envie extraordinaire de se marier », raconte-t-elle. « Elle rêve d’aimer, d’être aimée, et de maternité […] En tissant un à un les fils de ses draps, elle va créer cette robe inouïe, d’une finesse, et extraordinairement érotique. »

Les œuvres d’Aloïse, une des figures emblématiques de l’art brut, révèlent, pour leur part, des explosions de couleurs. Internée dans un hôpital psychiatrique près de Lausanne à partir des années 20 et jusqu’à sa mort au début des années 60, elle dessine constamment des amoureux royaux qui reflètent son amour impossible pour l’empereur Guillaume II.

« Aloïse a inventé, grâce à de simples crayons de couleur, un univers absolument extraordinaire. Et au fond, c’est comme si, dans ses dessins, elle revivait cet amour impossible avec d’autant plus de ferveur graphique qu’elle le vit dans l’irréalité. »

Une autre caractéristique des dessins d’Aloïse est que la femme est toujours à l'avant-plan et imposante. « Elle a des cheveux qui retombent en cascade, décrit Lucienne Peiry. Elle a des seins qui se transforment en fleurs. Elle a de grands décolletés. C'est la sensualité en personne. Et puis il y a l'homme, la plupart du temps en deçà de cette puissance féminine, souvent représenté de profil ».

Une inventivité étrange

Les auteurs d’art brut ne se contentent pas de dessiner ou de peindre. Certains composent aussi de la musique.

C’était le cas d’Adolf Wolfli. Même si « on a l’impression que tout est savamment orchestré, en réalité, il se lançait dans la création sans savoir exactement où il s’en allait et il s’enchantait lui-même de ses propres trouvailles », dit l'historienne de l'art.

Comme beaucoup d’auteurs d’art brut, Wolfli travaillait avec des matériaux « humbles », soit du papier journal ou du papier d’emballage. Il a produit plus de 25 000 œuvres au cours de sa vie.

La complexité des œuvres d’Adolf Wolfli rappelle qu’il ne faut pas confondre art brut et art naïf.

« L’art brut réunit des personnes qui se lancent dans la création artistique sans éprouver le besoin d’être reconnues, qui créent des œuvres sans avoir appris du tout, sans connaître la peinture. Alors qu’un artiste naïf crée des peintures en espérant être reconnu, être exposé et être applaudi », précise Mme Peiry.

Certains artistes ont une inventivité parfois très étrange, comme en témoigne une œuvre faite avec des épluchures de légumes séchées sur un radiateur.

« Comme dans n’importe quelle exposition d’art brut, on découvrira des œuvres qui vont nous parler et qui vont frapper sur ce qu’on peut appeler le tambour de l’âme, dit Mme Peiry. Ça va résonner de toute façon. »

Outre la Suisse, on retrouve des musées qui se consacrent à l'art brut en France, aux États-Unis et au Japon.

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