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La « concession importante » de Trump à Kim Jong-un

La fin des exercices militaires conjoints américano-sud-coréens annoncée par Donald Trump au terme de sa rencontre avec le leader nord-coréen Kim Jong-un est une « concession » d'envergure qui ne semble pas avoir eu de contrepartie, estiment de nombreux experts.

Ces manœuvres militaires annuelles à grand déploiement s’inscrivent dans le cadre du traité de défense mutuelle signé par Washington et Séoul en 1953, après la guerre de Corée. Elles ont toujours été vivement décriées par Pyongyang, qui y voit un prélude en vue d’une invasion de la Corée du Nord et une justification pour développer son arsenal nucléaire.

Le dernier exercice militaire conjoint annuel Max Thunder, tenu en mai, a d'ailleurs failli faire capoter le sommet de Singapour. Le régime nord-coréen disait y voir une « provocation militaire délibérée » et une « récusation flagrante » de la déclaration commune signée par les deux Corées le 27 avril.

En conférence de presse mardi soir à Singapour, Donald Trump a justifié cet arrêt des exercices en soutenant qu’il était « inapproprié de faire des jeux de guerre » alors qu’un « accord global » sur la dénucléarisation de la Corée du Nord est négocié. Ils pourraient reprendre si les négociations avec Pyongyang ne se déroulent pas comme prévu, a-t-il précisé.

« Les jeux de guerre sont chers, nous en payons la majeure partie, nous faisons venir des bombardiers de Guam », a-t-il ajouté, faisant valoir un argument économique plutôt que politique. « J'en connais beaucoup sur les avions, c'est très cher. »

M. Trump a aussi évoqué un possible retrait de près de 30 000 soldats américains toujours basés en Corée du Sud. « Je veux que nos soldats partent. Je veux ramener nos soldats à la maison », a-t-il commenté. « Mais ça ne fait pas partie de l’équation pour le moment. J’espère que ce sera éventuellement le cas », a-t-il ajouté.

Il est à noter que la fin des exercices militaires conjoints n’est pas inscrite dans la déclaration commune de MM. Trump et Kim. La décision du Nord de détruire « très bientôt » un site « majeur » d’essais de missiles, annoncée par M. Trump, n’y figure d’ailleurs pas davantage.

Une décision qui suscite la perplexité

À Séoul, la présidence sud-coréenne a manifestement été prise de court par l’annonce de la fin des exercices militaires conjoints.

« Nous devons établir le sens précis ou les intentions contenues dans les remarques du président Trump », a commenté un porte-parole du président Moon Jae-in.

L'état-major des forces américaines en Corée du Sud (USFK) n'a pour l'instant « pas reçu de consignes actualisées sur la conduite ou la cessation des exercices d'entraînement », a indiqué dans un communiqué la porte-parole et lieutenante-colonelle Jennifer Lovett.

« En coordination avec nos partenaires de la ROK [l'armée sud-coréenne], nous maintenons notre position militaire actuelle jusqu'à ce que nous recevions des consignes actualisées du département de la Défense et/ou du commandement indo-pacifique. »

Une « concession importante » qui surprend

Selon Benoit Hardy-Chartrand, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, cette décision est l’une des « concessions quand même assez importantes » faites à la Corée du Nord par M. Trump dans le cadre du sommet de Singapour.

« La décision de ne plus faire d’exercices militaires conjoints avec la Corée du Sud […] est une demande très importante de la Corée du Nord », a-t-il déclaré à Gravel le matin. Qui plus est, un retrait des troupes américaines de la Corée du Sud, « aurait énormément de conséquences dans toute la région, et pas seulement sur la péninsule coréenne ».

« On se demande ce que la Corée du Nord a offert en contrepartie, ce n’est pas très clair », commente M. Hardy-Chartrand, qui est aussi professeur au Département d'affaires internationales de l'Université Temple, à Tokyo.

Ce point de vue est aussi partagé par Michael Hayden, qui a été tour à tour général dans l’armée américaine, directeur de la National Security Agency (NSA) dans l’administration Clinton et directeur de la Central Intelligence Agency (CIA) dans l’administration Bush fils.

« À l’évidence, le président a jugé qu’il avait besoin de cette concession pour que le processus aille de l’avant », a-t-il commenté sur CNN. « Mais c’est la seule concession qui a été faite dans les pourparlers. Les Nord-Coréens n’ont rien avancé de nouveau. »

« Le nouvel élément est que nous avons accepté de mettre fin à notre cycle annuel d’exercices avec nos alliés sud-coréens », a-t-il poursuivi. « C’est vraiment une concession assez importante. J’ai fait deux séjours en Corée du Sud, et vous pouviez ajuster vos montres en fonction du calendrier des exercices. »

« Toute la défense de la Corée du Sud s’appuie sur notre capacité – et sur la connaissance de notre capacité par les Sud-Coréens et les Nord-Coréens – à expédier des forces dans la péninsule rapidement pour la défense de la Corée du Sud », a ajouté dit M. Hayden.

Kelly Magsamen, du Center for American Progress, un institut d’études et de recherches de tendance progressiste, abonde dans le même sens.

« Nous sommes très inquiets du signal qu’envoie Trump en disant que nos exercices de défense conjoints sont "provocants" », écrit cette ancienne membre du Conseil de sécurité nationale sous les administrations Bush et Obama dans une note de réflexion publiée mardi matin.

« Cela continue le modèle troublant qui mine nos alliances démocratiques tout en encensant nos adversaires ».

« Nous nous attendions à un fiasco, mais c’est encore pire », a pour sa part commenté le directeur de Korea Risk Group, Andrei Lankov, l’un des spécialistes de la Corée du Nord les plus réputés.

« La déclaration [conjointe] est dénuée de sens. Les Américains auraient pu arracher de sérieuses concessions, mais ça n’a pas été fait. Les Nord-Coréens se seront enhardis, et les États-Unis n’ont rien eu », a-t-il écrit dans une note citée par Slate.

Dans une entrevue accordée à NBC News, M. Lankov prédit que les Nord-Coréens peuvent maintenant gagner du temps. Même s'il obtient un second mandat, le président Trump peut uniquement diriger les États-Unis jusqu'en 2025, alors que Kim Jong-un, qui n'a que 34 ans, pourrait diriger la Corée du Nord pendant encore un demi-siècle.

Une idée qui émanait d'abord de la Chine

D'autres commentateurs soulignent que la fin des exercices militaires conjoints américano-sud-coréens répond de facto à une position défendue de longue date par le gouvernement chinois, allié stratégique de Pyongyang.

« Afin de désamorcer la crise qui se prépare dans la péninsule, la Chine propose que, dans un premier temps, la Corée du Nord suspende ses programmes nucléaire et balistique, en échange de l'arrêt des manœuvres militaires à grande échelle des États-Unis et de la Corée du Sud », avait par exemple déclaré le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, en mars 2017.

« Les objectifs de la Chine pour la péninsule coréenne consistent à maintenir la stabilité, à encourager la dénucléarisation et à réduire l'influence américaine » dans la région, souligne par exemple Abraham Denmark, directeur du programme sur l'Asie au Woodrow Wilson International Center for Scholars dans le Washington Post. « Aujourd'hui, Pékin a obtenu tout ce qu'il voulait ».

D'autres analystes préfèrent aussi retenir que le sommet de Singapour permet d'éloigner la perspective d'une guerre dans la région, comme cela pouvait sembler imminent l'an dernier.

« En bout de piste, les tensions dans la péninsule coréenne ont été réduites, le danger d'une guerre a reculé », écrit par exemple sur Twitter Joe Cirincione, président du Ploughares Fund, une fondation qui milite pour un meilleur contrôle des armes nucléaires dans le monde.

« Nous avons un processus pouvant mener à la paix qui est appuyé par les tenants de la ligne dure tant en Corée du Nord qu'aux États-Unis », souligne-t-il. « Tout cela pourrait s'effondrer, à moins que beaucoup plus ne soit fait pour concrétiser rapidement ces promesses vagues », prévient-il cependant du même souffle.

La présentation vidéo

Lors du sommet de Singapour, Donald Trump s’est servi d’une vidéo comme outil de négociation pour convaincre Kim Jong-un de signer un accord.

Le président américain a expliqué qu’il avait réuni le leader nord-coréen et les membres de sa délégation autour d’une tablette électronique pour visionner la vidéo d’une durée de quatre minutes qui a été produite par le gouvernement américain spécialement pour ce sommet.

Avec comme toile de fond une musique tantôt sinistre, tantôt joyeuse, des images défilent à vive allure et des phrases percutantes telles que « le passé ne doit pas être le futur » et « un nouveau monde peut commencer aujourd’hui » sont lancées. Donald Trump et Kim Jong-un y jouent le rôle d’acteurs principaux.

Des images de bébés, de nouvelles technologies et de nourriture en abondance, tandis que des missiles balistiques vont à reculons et retournent dans leurs silos de lancement, semblent suggérer à quoi pourrait ressembler la Corée du Nord si elle accepte d'abandonner son arsenal nucléaire.

« Est-ce que ce leader choisira de faire partie d’un nouveau monde, d’être le héros d’un peuple, de choisir la paix et profiter de la prospérité et d’une belle vie, ou choisira-t-il de s’enfermer encore plus dans l’isolement. Quel chemin choisira-t-il? »

« Je pense qu'il a adoré [la vidéo] », a déclaré Donald Trump, qui a précisé que les Nord-Coréens étaient repartis avec une copie du document. La vidéo (en anglais ci-dessous) a aussi été remise aux journalistes qui couvraient l’événement.

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