Après cinq ans de pouvoir socialiste, la gauche française se présente en ordre dispersé à l'élection présidentielle. Les nombreux candidats divisent le vote et déçoivent les électeurs.

Un texte de Jean-François Bélanger, correspondant en Europe

Les habitants de Bruniquel ne sont pas peu fiers. Car leur petit village, perché tout en haut d’un rocher surplombant l’Aveyron, est l’un des plus beaux de France avec ses remparts et ses châteaux du Moyen-Âge.

Pendant la belle saison, Bruniquel attire des milliers de touristes, mais à cette période de l’année, on croise surtout les gens du cru devant l’église ou l’unique épicerie du village. Et la campagne électorale monopolise toutes les conversations.

La crise d’identité que traverse le Parti socialiste au terme du quinquennat de François Hollande est le sujet préféré des électeurs de gauche comme Danièle Issaulan.

À l’inverse de beaucoup de militants socialistes, cette retraitée du secteur des communications ne tire pas un bilan très critique du président sortant.

« Globalement, il n’a pas été mauvais, mais il a été beaucoup maltraité; c’est injuste », dit-elle. Selon elle, il est surtout victime de sa maladresse personnelle et d’une mauvaise stratégie de communication. « Il a une espèce d’attitude physique qui attire la pluie. C’est pas de pot, quoi… »

Si elle suit avec attention la campagne, elle ne peut se résigner à voter pour le candidat désigné du Parti socialiste, Benoît Hamon, qui avance un programme beaucoup plus à gauche que son prédécesseur.

« Je suis désolée, il n’a pas la carrure ni le charisme. Bref, il n’a pas ce qu’il faut », dit-elle. Cette année, elle fera le pari de la jeunesse en votant pour Emmanuel Macron, l’ancien ministre socialiste de l’Économie, qui se présente au centre, à la tête de son mouvement En marche!

L’homme n’a pas 40 ans et n’a jamais été élu, mais cela ne semble pas faire hésiter Danièle. Au contraire, elle compte sur sa jeunesse pour moderniser l’État français, son administration boulimique et ses 36 régimes différents de sécurité sociale.

Michel Montet, lui, hésite encore. Le maire du village de Bruniquel en est encore au stade de la déception, de la désillusion. Il ne pardonne pas aux candidats de gauche de n’être pas parvenus à s’entendre sur une candidature unique.

Avant d’être maire de Bruniquel, Michel Montet est d’abord artisan maçon. Il passe le plus clair de son temps à réparer les murs en pierre des maisons plusieurs fois centenaires du village.

Il est ouvrier, a toujours voté à gauche et se sent très proche de ses électeurs. Aussi, il critique beaucoup plus sévèrement les cinq années de pouvoir du gouvernement socialiste sortant. « La gauche, elle soutient les ouvriers quand elle est dans l’opposition », dit-il. « Quand elle est au gouvernement, ça devient un peu plus difficile. »

À Toulouse, Jacques Delamont fait le même constat. Cet ancien gendarme à la retraite occupe aujourd’hui son temps bénévolement pour aider à la réinsertion des jeunes des quartiers difficiles. Ces jeunes, il les côtoie au quotidien, car il habite avec eux au Mirail, un quartier à la réputation sulfureuse. Cet octogénaire ne conçoit pas une sensibilité de gauche autrement que par l’engagement citoyen.

Alors qu’il accompagne sur le terrain un groupe de jeunes hommes formés à l’aménagement paysager, il se désole que la société ne leur donne pas une chance égale. « Ce qui tue les quartiers des zones sensibles, c'est le chômage », dit-il.

Selon lui, toute la classe politique actuelle est déconnectée de la population et de ses préoccupations. « Ce que je reproche aux politiciens actuels, c’est que chacun roule pour soi. C’est une honte, quand on voit la misère que nous vivons en France, que certains ne pensent qu’à eux. C’est petit, petit, petit », dit-il en approchant son pouce et son index, joignant le geste à la parole.

Il évoque les grandes années du Parti socialiste et de la gauche française; parle de Jaurès et de Mitterrand. Une époque bien révolue, selon lui. « Les grands partis politiques, ils s’étiolent. Et ils s’étiolent par la base. Parce que quand la base voit ceux qui les représentent, ils n’ont pas envie de voter. »

Si Toulouse porte le joli surnom de ville rose, c’est en raison de la couleur de ses bâtiments. Mais cela pourrait tout aussi bien être pour son appui indéfectible au Parti socialiste, dont le symbole est justement une rose.

La crise identitaire que traverse le PS est donc vécue ici avec plus d’acuité qu’ailleurs. Teldja Seniguer assiste avec déception au triste spectacle de la division de la gauche. Mais la jeune femme veut rester optimiste. Résolument en mode solutions, elle a lancé un groupe d’échange et de réflexion : les apéros citoyens. Chaque vendredi soir, des sympathisants de gauche se retrouvent au café de la place Saint-Sernin pour discuter politique. Ces jours-ci, ils ne sont pas tendres vis-à-vis de Benoît Hamon et de Jean-Luc Mélenchon, deux candidats aux programmes très proches qui se séparent le vote de gauche.

« 80 % de leurs programmes convergent », dit l’une. « Oui, mais ils préfèrent perdre et avoir raison que de s’unir pour gagner », rétorque une autre.

En janvier, après la primaire socialiste qui a désigné le candidat Benoît Hamon, Teldja a lancé un collectif, « 1, mais pas 3 » pour tenter de faire pression sur les candidats de gauche pour qu’ils s’entendent sur une candidature unique. Sans succès jusqu’à présent.

Un inquiétude que partage Laure Gros. Cette citadine s’est installée à la campagne il y a quelques années pour réaliser le rêve un peu fou de son mari Pierre Fabre : relancer le vignoble de son père dans la région de Gaillac. Ensemble, ils ont planté de nouvelles vignes; du braucol, un cépage local, et aspirent à faire « un vin qui nous ressemble, le meilleur vin possible », dit-elle.

Le cadre est paisible, serein. Une succession de petites collines verdoyantes striées de rangées de vignes bien alignées. Mais l’image est trompeuse. « Dans nos campagnes, il y a des choses qui font peur », dit Laure. « Certains de nos petits villages ont tendance à aller vers le Front national dans une certaine forme de repli. Et ça m’inquiète. »

Laure, elle, vote à gauche. Mais elle est perplexe sur la meilleure stratégie à adopter dans ces circonstances. Elle constate qu’il est trop tard pour un rassemblement à gauche, alors elle se fait philosophe et se dit que l’électrochoc d’une élimination au premier tour pourra peut-être aider le parti à se regrouper par la suite.

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