Retour

La démocratie américaine prisonnière d'un système byzantin et archaïque

Et selon les projections de médias comme l’Associated Press, au suffrage universel, le score définitif de l’élection pourrait donner jusqu’à 2 millions de voix de majorité à Hillary Clinton. Ce qui donnerait quelque chose comme 65 millions de voix pour Hillary Clinton contre 63 millions pour Donald Trump, ou si l’on préfère : environ 48,5 % contre 46,5 %.

Entendons-nous bien : selon les règles établies et reconnues du système électoral américain, Donald Trump a bel et bien battu Hillary Clinton lors de la présidentielle du 8 novembre. Cette victoire est nette et légalement incontestable : 306 « grands électeurs » pour M. Trump, 232 pour Mme Clinton. Notez que, selon le fameux principe du « winner-take-all », vous aurez la totalité des « grands électeurs » de votre État, même si votre candidat ne l’a emporté que par 3 voix sur 10 millions!

Un système byzantin et archaïque

Mais rien n’empêche de répéter qu’une fois de plus, ce système bancal, byzantin, archaïque – un système figé, hérité du 19e siècle – donne le spectacle d’une démocratie malade et injuste.

On dira : « c’est connu; telles sont les règles du jeu »… Et après tout, nos élections parlementaires, avec le vieux système britannique uninominal à un tour, nous ont déjà fait le coup au Québec. En 1966 puis en 1998, le parti gagnant en sièges était arrivé second aux voix.

Un mathématicien pourra même vous expliquer que la distorsion (ou « l’injustice ») dans les deux types de consultations – la présidentielle américaine; l’élection parlementaire à l’anglaise – découle au fond de la même logique arithmétique.

En effet, au principe du « winner-take-all » (pour chaque État) correspond la « conquête totale » d’une circonscription… même si le gagnant n’y a obtenu, par exemple, que 27 % des voix.

Mais la distorsion choque davantage lorsqu’il s’agit d’élire une seule personne, qui plus est au suffrage universel.

On comprend bien que les « pères fondateurs » américains avaient en horreur la « tyrannie » (réelle ou alléguée) du centre politique et des grandes villes et qu’ils voulaient protéger les campagnes, les petits États, les fermiers, etc. en les « sur-représentant » par ce bizarre système indirect.

Un fait demeure criant : les États-Unis sont le seul pays au monde à élire son président (ou sa présidente) au suffrage universel où, par deux fois dans l’histoire contemporaine – George W. Bush en 2000 et maintenant Donald Trump – le perdant aux voix devient président.

À deux siècles de distance, Donald Trump peut aujourd’hui dire merci à Thomas Jefferson et à ses compagnons…

Le gerrymandering, ce vice caché

Et on n’a pas parlé, pour les élections à la Chambre des représentants, de ce « gerrymandering » éhonté, pratiqué pour l’essentiel par les autorités d’États gouvernés par des républicains (qui représentent environ 70 % des 50 États).

À savoir : la manipulation des frontières des circonscriptions, souvent au bon vouloir du gouverneur, sans aucune norme fédérale, pour diminuer le plus possible le nombre de circonscriptions démocrates, en « parquant » ensemble les Latinos ou les Noirs. Ce qui donne des circonscriptions aux découpages baroques, extrêmement étroites, étirées sur des dizaines de kilomètres, enjambant des limites de comtés et de villes…

Aux élections à la Chambre de 2012, le Parti républicain avait ainsi obtenu 234 sièges avec 47,6 % des voix, et le Parti démocrate 201 sièges avec 48,8 % des voix. La semaine dernière, cependant, les républicains ont conquis à la fois une majorité de voix et de sièges à la Chambre.

Quelle possibilité de réforme?

Mais alors, peut-on le réformer ce système, et l’instaurer enfin, ce suffrage universel? C’était le souhait exprimé par Hillary Clinton elle-même en 2000, après la défaite d’Al Gore. Un mouvement en ce sens existe, notamment en Californie. Mais cette possibilité est voisine de zéro, car le système est… virtuellement irréformable!

Pourquoi? À cause des majorités qualifiées (deux tiers, voire trois quarts) nécessaires à tout amendement constitutionnel aux États-Unis. Majorités qualifiées à l’intérieur des États, mais aussi entre les États, à l’échelle du pays. Des majorités qui, dans le contexte politique du 21e siècle, sont devenues tout simplement inatteignables, utopiques!

Les États ruraux et semi-ruraux qui ont fait élire un Donald Trump ont acquis, à toutes fins utiles, un droit de veto sur tout changement au système. Un système politique, une mécanique électorale, complètement bloqué par les petits États blancs, conservateurs, qui vont s’opposer « à mort » à tout changement qui irait dans le sens du suffrage universel.

Il y a déjà eu, oui, des amendements à la Constitution américaine (27... le dernier, sur un sujet relativement mineur et technique, remonte déjà à 25 ans!). Il n'y en aura probablement plus dans un avenir prévisible, en tout cas pas sur des questions graves comme celle-là.

Archaïque, injuste… et bloqué. Tel apparaît, en 2016, le système politique états-unien.

Plus d'articles